Incendier et revendiquer. Sur les émeutes en Suède

Incendier et revendiquer.
Sur les émeutes en Suède

Il y a 30-40 ans, l’État avait les moyens de CONSTRUIRE un million d’appartements en 10 ans. Maintenant, il n’a même pas de quoi seulement les RÉNOVER.

– Megafonen – « Alby n’est pas à vendre! ».1)Megafonen,« Alby är inte till Salu! » [Alby n’est pas à vendre !], http://megafonen.com/alby-ar-inte-till-salu/ [consulté en novembre 2014], notre traduction.

Cette exclamation est hautement représentative de l’activisme qui a prospéré dans les banlieues de Stockholm ces dernières années. Ici, elle provient de Megafonen (« Le mégaphone »), un groupe activiste de base fondé par des jeunes dans la banlieue de Husby à Stockholm en 2008, sur les principes de démocratie, de solidarité sociale, de communauté, de travail et d’éducation. L’État, nous dit Megafonen, ne remplit plus la fonction qui lui revient, à savoir assurer le bien-être matériel de la population par des politiques de logement. L’ambivalence de cette perspective apparaît déjà clairement dans sa référence nostalgique à l’âge d’or de l’État-providence social-démocrate suédois, représenté par la politique de logement qui conduisit à la construction d’« un million d’appartements » entre 1965 et 1974. D’un côté, Megafonen reconnaît que les coupes budgétaires, les privatisations, les fermetures, et ainsi de suite sont les symptômes d’une restructuration capitaliste déjà à l’œuvre. De l’autre, ses actions émergent comme l’affirmation de ce qui reste des infrastructures et des institutions politiques qui constituaient l’identité ouvrière suédoise, notamment le logement public.

D’un certain point de vue, cette ambivalence n’aurait rien de contradictoire : en luttant contre la poursuite de cette restructuration, on défendrait en même temps ce qu’elle n’a pas encore transformé. Mais on laisse alors de côté un produit essentiel de la destruction de l’identité ouvrière : la fin de l’existence politique du prolétariat en Suède qui, dans les zones les plus paupérisées, s’est accompagnée du développement d’émeutes sporadiques de 2008 à nos jours. En prenant en compte les pratiques de ces émeutes, l’ambivalence de l’activisme spécifique à Megafonen, qui consiste en ce qu’il tente de s’organiser sur la base des restes de l’identité ouvrière dans les conditions produites par la destruction de celle-ci, apparaît comme une contradiction entre les conditions sous lesquelles il existe et ses perspectives. À un moment où le prolétariat, dans la contrainte de vendre sa force de travail qui le définit, est structurellement exclu de la table de négociation collective, cet activisme affirme encore, par ses dénonciations de « l’État » et ses diverses institutions, la possibilité d’un dialogue et d’un avenir dans cette société – en un mot, il défend un État-providence qui n’existe plus.

Il serait tentant d’analyser cette contradiction selon un axe révolte-réforme, où les émeutes incarneraient le langage destructeur de la rupture tandis que les activistes incarneraient le langage constructif de la politique. Les émeutes seraient un simple symptôme de la destruction de l’identité ouvrière alors que les activistes chercheraient à y trouver le remède. Mais si l’on regarde ces évènements de plus près et sur le long terme, on constate que cette construction politico-théorique ne fonctionne pas. Les pratiques consistant à brûler des voitures et à incendier les sièges de diverses institutions, ou encore à se confronter à la police et aux pompiers, sont évidemment qualitativement différentes de pratiques comme celles qui consistent à revendiquer des transformations politiques précises et de dire expressément quelle est la fonction réelle des institutions en place. Mais, compte tenu à la fois des sujets qui mettent en œuvre ces pratiques et de ces pratiques elles-mêmes, le rapport entre émeutes et activisme n’est pas celui de deux camps clairement délimités. L’enjeu est de montrer le rapport entre émeutes et activisme dans la Suède d’aujourd’hui, pour voir ce que ceci peut nous dire de la période actuelle.

Six ans après les émeutes à Malmö, cinq ans après les émeutes à Göteborg, et plus d’un an après la semaine d’émeutes à Stockholm et dans d’autres villes de Suède, la rareté des écrits sur ces évènements nous empêche ne serait-ce que de savoir ce qui a eu lieu. Il faut donc avant tout procéder à la description de l’émergence aussi bien des émeutes que d’un certain activisme dans les banlieues de ces villes entre 2008 et l’année dernière. La focalisation sur les pratiques constituées d’un côté par les émeutes, de l’autre par l’activisme, devra laisser place à l’exposé non seulement de leur production historique, mais encore de ce qui structure ce qu’on appelle les banlieues aujourd’hui. C’est ce qui nous conduira enfin à considérer le rapport interne entre les émeutes et l’activisme dans ces banlieues, pour formuler une question qui dépasse le contexte suédois : celle de l’intégration sociale et politique.

1. Des occupations, des campagnes… et des émeutes

Les « émeutes de Stockholm » du 19-27 mai 2013 ne surgissent pas dans un vide social et politique. Elles furent précédées par d’autres émeutes, tout particulièrement les émeutes de Malmö en 2008, qui éclatent lors de l’occupation d’un espace public, les émeutes de 2010-2011 de Göteborg, qui culminent dans la formation d’un mouvement pour la rénovation des banlieues et, last but not least, les « émeutes de Stockholm » de 2013, qui doivent elles-mêmes être considérées dans l’histoire plus longue de la défense des services publics à Stockholm. C’est en regardant les pratiques qui animent ces évènements de plus près que le rapport délicat entre émeutes et activisme prend toute son importance. Comme nous allons le voir, les émeutes coexistent, dans les banlieues, avec des mouvements de protestation citoyens porteurs de revendications explicites, bien que les émeutiers développent également leurs propres tactiques particulières. Dans le contexte suédois, les émeutes de banlieue sont un moment de la défense des espaces publics ou de la lutte contre les hausses de loyers et, en tant que tel, elles peuvent être perçues comme une sorte de négociation illégitime.

Dans cette perspective, en termes de sujets, de pratiques et de conséquences politiques, les « émeutes de Stockholm » de 2013 sont le produit d’une histoire contemporaine des émeutes sur le plus long terme. On peut faire commencer cette histoire en décembre 2008, dans la partie de Malmö appelée Rosengård.2)Le récit des émeutes à Rosengård qui suit se fonde essentiellement sur : M. Blaylock, « It takes a nation of millions to hold us back – Rosengård i revolt », Direkt Aktion no 58, août 2009, p. 8-17. Les émeutes de Rosengård furent précédées par l’occupation d’un local dans le centre de Herrgården, l’un des quartiers qui composent Rosengård. Cette occupation fut organisée par des jeunes du quartier, immigrés de première ou de seconde génération, ainsi que par quelques squatters blancs en provenance d’autre quartiers de la ville. Pendant seize ans, ce local avait servi de mosquée pour l’Association de la Culture Musulmane, mais aussi, et c’est un fait souvent laissé de côté dans la plupart des récits des évènements, de foyer socioculturel animé par vingt autres associations (de récréation, de cours du soir, d’aide aux devoirs…). Avec le programme de restauration des quartiers en cours, Ilmar Repalu, un social-démocrate local, ainsi que des représentants de Contentus, la société immobilière propriétaire du lieu, estimait qu’une mosquée « n’avait plus sa place » dans le quartier. Pour comprendre leur logique, on doit garder à l’esprit que Rosengård, tout comme Husby à Stockholm ou Backa à Göteborg, est un endroit qui, suite aux transformations du marché du travail et à la montée du chômage depuis les années 70, rassemble quasi exclusivement des immigrés de première ou seconde génération, dont un grand nombre de musulmans. Jadis quartiers de logements publics pour la classe ouvrière, ces « banlieues » sont maintenant l’un des rares lieux à encore offrir des loyers et des logements accessibles aussi bien aux ceux venus en tant que réfugiés qu’à ceux qui viennent à titre de regroupement familial, ainsi qu’aux chômeurs, aux personnes en congés maladie à longue durée, les anciens détenus, les préretraités ou les retraités, etc. Dans les années 60 et 70, ces banlieues étaient couramment perçues comme des repaires pour les gangs ou les toxicomanes. Leur symbole est maintenant une autre figure de l’altérité : les personnes du Moyen-Orient ou de l’Afrique, souvent associées à l’islam. Par suite, du point de vue des autorités, la frontière entre rénovation sociale et édification culturelle peut être très mince.

Quoi qu’il en soit, la police n’intervint dans le local avec toute son énergie – avec des bottes boueuses, des chiens, des boucliers, des matraques et du gaz poivré – que le 12 décembre, après trois semaines d’occupation. D’après toutes les parties impliquées, la nuit après l’expulsion fut sans doute la plus calme de la semaine. De plus en plus de personnes se rassemblèrent pour défendre l’occupation, aussi la police dut-elle les extraire à nouveau du local. Environ une heure plus tard, le calme fut rétabli, mais l’occupation continua à quelques mètres du local, sur la pelouse d’en face. Les occupants restèrent autour du périmètre de la police pendant plusieurs jours et nuits, poursuivant les activités qu’ils avaient l’habitude d’organiser dans les locaux. Des tapis furent mis par terre pour la prière, des jeunes traînaient dans les parages, on servait du thé et du pain, quelques hommes âgés dressèrent des tentes pour y dormir, et une vieille antenne parabolique fut utilisée pour faire du feu.

Les émeutes n’éclatèrent que le lundi 18 décembre. Des jeunes du quartier qui avaient participé à l’occupation et leurs amis, pour la plupart des garçons de moins de 18 ans, commencèrent à se rassembler par petits groupes, faisant cercle autour de Herrgården. Pour commencer, des containers et des poubelles furent incendiés et les vitres d’une autre société immobilière, Newsec, brisées. Le jour suivant se poursuivit de la même manière tandis que la police commença à intervenir plus activement. L’un des types qu’ils avaient arrêté fut libéré de force, un policier battu au sol, des pierres lancées sur les pompiers. Finalement, certains des jeunes adultes du quartier se rassemblèrent pour attaquer les flics qui se tenaient en face du local. Ils leur lancèrent des pierres et partirent en courant. En outre, des personnes plus jeunes ou plus âgées et des enfants se tenaient toujours en face du local. Après avoir monté la garde de façon ininterrompue pendant deux jours et deux nuits, la police décida de fermer l’accès au local en l’encerclant de grands containers amenés par camion. Ceci ne fit qu’accentuer l’irritation générale. Le mercredi, les incendies, les jets de pétards, de pierres et de bouteilles sur la police ainsi que les attaques des bureaux de la compagnie immobilière se propagèrent dans toute la zone de Herrgården. Le poste de police dans le centre de Rosengård fut attaqué. Pour bloquer le trafic routier, on mit le feu aux poubelles placées le long de Ramels väg, une rue centrale de Rosengård. Quand les pompiers arrivèrent sur place, ils furent chassés avec des pétards et des pierres. C’est aussi ce mercredi qu’une douzaine d’activistes autonomes, certains liés à la scène antifa, arrivèrent dans cette partie de Rosengård, mais ne se rassemblèrent que très brièvement avant d’être encerclés et appréhendés par la police (19 personnes qui n’étaient pas du quartier furent arrêtées). Le jour suivant, jeudi, le poste de police du centre de Rosengård fut complètement dévasté, tandis que les bureaux locaux des compagnies immobilières Contentus et Newsec furent détruits et pillés (quelques ordinateurs et d’autres biens de valeur furent volés). De puissantes bombes artisanales commencèrent à circuler dans certains milieux. Tout Rosengård était en feu. On reconstruisait des barricades aussitôt que la police les détruisit, mais seuls quelques-uns affrontèrent directement la police quand elle arriva.

La police, littéralement chassée le mercredi et le jeudi, reprit contrôle de la zone le vendredi avec l’aide de renforts des deux plus grandes villes de Suède, Göteborg et Stockholm. Plusieurs centaines de policiers anti-émeutes étaient maintenant constamment sur place. Bien que la longue et intense période d’incendies, d’attaques de la police et de construction de barricades que l’on peut appeler les « émeutes de Rosengård » fût passée, les pratiques constitutives de cet événement se poursuivirent. En effet, les 16, 17 et 18 mars 2009, plusieurs poubelles, pleines à ras bord de déchets à cause de la négligence des bureaux des compagnies immobilières locales, ainsi que le local de recyclage sur Ramels väg, furent brûlés et des pierres jetées sur les pompiers à leur arrivée.3)« Tredje dagen det brinner », Sydsvenskan, 18.03.2009. Le 2 juillet 2009, il y eut encore des jets de pierres sur les flics, et encore des containers incendiés sur la Ramels väg. Il y eut aussi des émeutes mineures à Rosengård en avril 2010. Le climat général était si tendu que des centaines de personnes pouvaient se rassembler en moins d’une journée dès que l’on apprit que quelqu’un avait été maltraité par les flics.

Pendant les deux mois de 2009 qui suivirent, les incendies se multiplièrent aux alentours de Göteborg, à quelques heures de Malmö. Des pierres furent également jetées sur la police et les vitres de diverses institutions brisées. Le 10 août, les flics arrêtèrent une personne suspectée de détention illégale d’armes et à cette occasion, la police intervint dans une boutique de Backa pour entraîner dix clients dans la rue et les fouiller.4)Police suédoise, « Historisk tillbakablick » dans Police suédoise, Metodhandbok för samverkan mot social oro, 2013, <https://polisen.azurewebsites.net/index.php/social-oro/historiskt-perspektiv/>. Un camarade qui vit à Backa dit qu’on peut parler d’une certaine « saison » particulièrement riche en incendies et en jets de pierres : c’est la fin des longues vacances d’été, juste avant la reprise des cours. Ceux qui cherchent une raison de ne pas se préoccuper des émeutes, parce que celles-ci ne correspondent pas à l’idée qu’ils se font de l’émancipation des travailleurs, se réfèrent souvent à ce détail pour prouver que les émeutes ne sont qu’une affaire de rage d’adolescents. Mais quand ils invoquent ceci pour ne pas prendre les émeutes au sérieux, ils ne font qu’apporter la preuve de leur propre incapacité à comprendre cette colère même comme quelque chose de profondément social. En effet, quels sont précisément ceux qui passent tout leur été dans la banlieue d’une grande ville, sinon les éléments les plus paupérisés du prolétariat ? Le 4 avril 2011, la police prit en chasse deux hommes qui avaient volé deux paires de jeans dans une boutique de vêtements à Göteborg, et finirent par les renverser avec leur véhicule, ce qui blessa gravement l’un d’entre eux. Des émeutes éclatèrent le jour suivant et durèrent deux nuits. À Backa, des voitures furent brûlées et plus de pierres encore lancées sur la police.5)S. Berglund, « Backakravallerna började med jeansstöld », Göteborgs-Posten, 30.06.2011. Entre-temps, les Pantrarna (« Les Panthères »), un groupe activiste de base semblable à Megafonen à Stockholm, dont le but est de défendre les infrastructures et de renforcer le sens de la communauté, s’étaient formés à Biskopsgården, une banlieue de Göteborg.

À Stockholm aussi, 2008 fut une année charnière. La nouvelle tactique consistant à déclencher des incendies pour attirer les flics et les pompiers afin de pouvoir leur lancer des pierres allait être introduite dans les banlieues de la capitale. C’est le signe d’une évolution vers une attitude plus agressive contre la police. Tandis que les émeutes se poursuivaient à Rosengård en décembre 2008, des voitures furent brûlées et des affrontements avec la police prirent place à Tensta au nord-ouest de Stockholm. Début 2009, les émeutes se propagèrent dans les zones voisines de Husby et de Akalla : les flics rapportèrent avoir entendu les émeutiers crier qu’ils les attaquaient « en solidarité avec nos frères de Rosengård ». En juin 2009, la brigade de pompiers fut attaquée à Husby et à Tensta. Entre août et octobre cette même année, un grand nombre d’incendies eurent lieu dans les quartiers de Gottsunda et de Stenhagen dans la ville d’Uppsala, au Nord de Stockholm. Ceci commença quand une patrouille de police appela des renforts parce que des pierres lui avaient été jetées. En octobre 2009, après une descente d’une heure dans un foyer socio-culturel qui eut lieu parce qu’un laser vert avait été pointé sur la police, un grand nombre de voitures brûlèrent à Fittja, une autre banlieue au nord de Stockholm. En septembre 2010, à la suite de l’arrestation de l’un de leurs amis, des jeunes du quartier vandalisèrent la station de métro de Husby et attaquèrent le poste de police du quartier.6)Police suédoise, op. cit.

En 2010 et 2011, les groupes activistes qui s’étaient développés depuis les années 2000 dans le nord-ouest de Stockholm remportèrent quelques victoires. Il est important de souligner que les personnes impliquées dans des organisations comme Megafonen sont originaires de, et vivent dans, les banlieues où ils sont actifs, comme Husby, Rinkeby et Hässelby. Ce sont des hommes et des femmes plus âgés que les émeutiers et, bien qu’ils soient plus susceptibles d’être passés par l’enseignement supérieur, ils partagent la condition de prolétaires racialisés des émeutiers. L’un des terrains de lutte de Megafonen fut le projet « Encourager Järva » (Järvalyftet) qui commença en 2007. La ville de Stockholm a planifié des réformes urbaines ce qui pour Husby, à l’époque, signifiait entre autres que la « séparation de la circulation » entre les routes et les espaces d’habitation devait être abolie, que des ponts pour piétons devaient être démolis et qu’une nouvelle autoroute devait être tracée à travers Rinkeby et Tensta. Megafonen s’y opposa et pendant l’occupation en 2012 contre la fermeture d’un lieu de recréation de Husby nommé Husby Träff, l’organisation mit en avant deux ensembles de revendications. Premièrement, la création dans chaque quartier d’une commission locale centrée sur « les emplois » et « l’éducation », qui donnerait un pouvoir réel aux habitants par l’intermédiaire des associations locales de Husby. Deuxièmement, le retrait de Husby strukturplan, la partie spécifique de « Encourager Järva » concernant Husby. Ces actions n’empêchèrent pas les fermetures programmées de plusieurs écoles (les écoles de Bredby et de Bussenhus), du bureau de poste local, du centre médical local et du bureau des impôts de Tensta. Mais la revendication de retrait du Husby strukturplan fut finalement satisfaite avec l’argument que, vue la résistance qu’il rencontrait, il n’y avait pas d’intérêt à le poursuivre. Megafonen parvint également à empêcher la démolition de plusieurs immeubles, la privatisation d’une piscine et, finalement, la fermeture du Husby Träff.7)En 2013, cet activisme intense persista, mais non sans difficultés. En mars, à Botkyrka, une banlieue au sud-ouest de Stockholm, la société immobilière municipale Botkyrkagruppen devait organiser une assemblée, non ouverte au public, des acheteurs potentiels des 1300 appartements sur Albyberget. Un rassemblement pacifique contre cette privatisation avec du café et des petits pains à la cannelle se retrouva face à deux fourgons de police, trois flics et un hélicoptère (!). Avant ceci, quelques personnes influentes dans le mouvement de résistance contre ces transformations furent avisées par les travailleurs de la municipalité et les policiers de garder leur politique à l’écart des centres de loisir pour les jeunes, et de ne pas déposer de pétitions dans les bibliothèques locales – autant de signes d’une stratégie de tolérance zéro, souvent motivée par la peur d’une « radicalisation ». Au même moment, la campagne « Alby n’est pas à vendre » (Alby är inte till salu), lancée en opposition à la vente des 1300 appartements sur Albyberget, faisait circuler une pétition afin d’obtenir les 6000 noms nécessaires pour obtenir un référendum sur la question. Mais la liste des 6600 noms ne fut jamais acceptée par la municipalité parce que certains noms étaient considérés comme « indistincts » ou « obsolètes ».

Au début du mois d’avril 2013, des émeutes éclatèrent à nouveau dans le quartier Risingeplan à Tensta, une autre banlieue au nord-ouest de Stockholm. Deux locaux de recyclage et deux voitures furent incendiés et la nuit, une revendication fut bombée sur tous les murs du quartier : « BAISSEZ LES LOYERS » (SÄNK HYRAN). Quand la police et les pompiers arrivèrent, on les laissa entrer pour une fois, sans doute parce que les émeutiers voulaient que leur revendication soit vue.8)R. Djalaie, « Bilbränder byttes mot flygblad och organisering », Norra sidan, 13 avril-17 mai 2013, p. 11. Six ans plus tôt dans ce même quartier, le loyer mensuel pour un cinq pièces était de 7900 couronnes suédoises (soit 875 € au taux de change 2007) ; il était maintenant d’au moins 11700 couronnes suédoises (soit 1362 € au taux de change 2013). De plus, entre mars et avril 2013, les résidents furent informés qu’une augmentation de loyer rétroactive allait être appliquée pour l’année.9)R. Djalaie, « Vi betalar Östermalmshyror i Tensta », ibid., p. 10. Selon les taux de change de Novembre 2014, 1 couronne suédoise = 0,11 € = 0,13 $. La lutte contre ces transformations prit d’abord d’autres formes que l’émeute. Des jeunes du quartier lancèrent la campagne L’avenir de Risingeplan (Risingeplans framtid) avec pour but explicite de parler aux médias afin de mettre en lumière les problèmes de leur quartier. La campagne mit en évidence non seulement les loyers élevés, mais aussi l’attitude manifestée par les représentants du service et de la maintenance de la société immobilière vis-à-vis des résidents.10)J. Edström, « Hyresvärden får dem att se rött », Mitt i Tensta-Rinkeby, 16.04.2013, p. 6. Néanmoins, aussi bien les émeutes que la campagne se centrèrent sur la société immobilière locale Tornet qui gère des appartements en location à Stockholm et à Skåne. Elle suscitait alors la haine de presque tout le monde du quartier à cause des appartements dégradés (bien qu’il y ait eu une rénovation trois années auparavant) et du mauvais état des espaces publics, y compris les joints des murs et les câbles électriques pendants, les portes des caves enfoncées, les fenêtres non isolées, les tâches dans les zones humides, la peinture se décollant des portes des toilettes et les problèmes de chasse d’eau des cabinets, etc. Mi-avril, il y eut encore des émeutes. Dans le même quartier, un local de recyclage fut incendié et une voiture saccadée. Dans le local de recyclage et sur les murs autour du local, on pouvait voir des tags avec des revendications qui ressemblaient maintenant davantage à des menaces : « Baisse les loyers ou subit les conséquences », « Baisse les loyers de 50 % », « Souviens-toi : 50 % » et « Hans, tu vas mourir » (Hans Erik Hjalmar étant le directeur de la gestion des 500 appartements).11)K. Samuelsson, « Hårt kritiserade Tornet stoppar renovering », Hem & Hyra, 17.05.2013.

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Le meurtre par la police à Husby d’un homme de 69 ans connu dans le quartier a sans doute aussi contribué à la montée des tensions avant les « émeutes de Stockholm ». Selon les voisins de cet homme, il avait eu un comportement menaçant envers les autorités et, quand la police appela des renforts, il s’enferma dans son appartement. La police enfonça la porte et jeta une grenade incapacitante, puis tuèrent l’homme lorsqu’il sortit en courant – des témoins affirment qu’il aurait reçu 14 ou 15 balles tirées par plusieurs flics lourdement armés. Après sa mort, la police fit un communiqué suivant lequel l’homme aurait été conduit à l’hôpital dans une ambulance mais, selon les voisins qui assistèrent à l’incident, le corps de l’homme fut laissé sur place jusqu’au soir, puis emporté dans un simple corbillard. Une manifestation contre la violence policière fut organisée par Megafonen à Husby le 15 mai. Comme à Rosengård en 2008, les émeutes ne s’en suivirent pas immédiatement. Pendant une semaine, les tensions augmentèrent un peu plus chaque jour. Les émeutes n’éclatèrent que six jours après.12)Le compte-rendu des émeutes de Stockholm qui suit est principalement fondé sur un collage de nos propres sources d’une part et, de l’autre, d’articles de journaux et de déclarations faites pendant les émeutes et par la suite. La plupart de ces derniers ont été rassemblées dans la rubrique « Brèves du désordre » du site cettesemaine.free.fr. On peut trouver les articles en question, triés selon la chronologie des évènements, sur http://cettesemaine.info/spip/rubrique.php3_id_rubrique=96.html [consulté en avril 2015]. Le soir du 19 mai, un groupe de jeunes attira la police, les pompiers locaux et l’ambulance dans Husby en mettant le feu à des douzaines de voitures, deux camions et un garage. Dès son arrivée, la police, dont la priorité était à ce moment de protéger les pompiers, fut la cible de jets de pierre et de bombes artisanales. Le calme fut rétabli assez rapidement. Le jour suivant à Husby ressembla beaucoup au premier, mais le nombre d’émeutiers s’éleva à plus de 50. La police fut appelée à cause des voitures en feu et à leur arrivée ainsi que celle des pompiers, des pierres furent lancées sur leurs véhicules. Quatre flics furent blessés, et les fenêtres des écoles et des boutiques du lieu brisées. Plus tôt le même jour, moins de 24 heures après le déclenchement des émeutes, l’organisation Megafonen tint une conférence de presse à propos de ces dernières, afin de mettre en avant les faits de la ségrégation et de la brutalité policière.

La troisième nuit, les émeutes se poursuivirent à Husby mais se propagèrent aussi à Jakobsberg, une banlieue du nord, où le poste de la police locale fut attaqué, deux écoles endommagées et un centre artistique incendié. En tout, 30 voitures furent brûlées et cette nuit-là, la police arrêta huit personnes. La quatrième nuit, des feux démarrèrent en 90 endroits différents. Comme d’habitude, quand la police vint aider la brigade de pompiers, des pierres furent jetées sur eux de toutes les directions. Un autre poste de police fut attaqué avec des pierres à Kista près de Husby et deux postes de police subirent des dégâts dans le sud de Stockholm. A Skogås dans Huddinge, un restaurant fut incendié. Le seul interrogatoire de police de la nuit fut celui d’une fille adolescente suspectée d’avoir préparé un incendie à cause des substances explosives qu’elle transportait sous son blouson. Elle fut renvoyée chez ses parents. Beaucoup d’autres jeunes subirent le même sort sans interrogatoire préalable. C’est pendant la quatrième nuit que pour la première fois des parents du quartier ainsi que des membres des associations mentionnées plus haut parcoururent par centaines les rues du nord-ouest de Stockholm pour mettre fin à la violence et aux incendies. Ils allaient souvent sous le nom de « patrouilles citoyennes » (medborgargarden). Les émeutes se déplacèrent alors vers les banlieues du sud de la ville, toujours avec le même genre de pratiques : voitures incendiées, flics attaqués avec des pierres lorsqu’ils venaient aider les pompiers. Un véhicule de police fut incendié et, cette nuit-là, des voitures brûlèrent et des pierres furent jetées sur la police à Malmö.

La cinquième nuit, des douzaines de voitures, trois écoles et un poste de police furent incendiés. Les feux s’étendirent à 70 endroits différents, les plus notables étant Rinkeby (cinq voitures), Tensta (une école), Kista (une crèche), Jordbro (une voiture et un supermarché), Älvsjö (un poste de police) et Norsborg. Des pierres furent jetées sur les flics à Södertälje. Il y eut encore des centaines de volontaires patrouillant dans les rues pour rétablir le calme, et les flics devinrent un peu plus actifs, 13 interrogatoires ayant lieu dans la nuit, tous de personnes entre 17 et 26 ans. La sixième nuit, il y eut moins de voitures incendiées à Stockholm (30-40) où des renforts de police venant de Malmö et Göteborg se joignirent aux troupes locales. Les émeutes s’étendirent maintenant à la ville de Linköping à 235 km de Stockholm où une crèche, une école primaire et quelques voitures furent incendiées ; à Uppsala à 70 km de Stockholm, où une école et des voitures furent incendiées et quelques émeutiers saccagèrent une pharmacie ; à Örebro à 160 km au nord de Stockholm, où une école et plusieurs voitures furent incendiées, un poste de police attaqué et un flic blessé. La septième nuit fut plus calme en comparaison : une patrouille de police fut attaquée à Vårberg dans le sud de Stockholm ; à Jordbro, on jeta des pierres sur les flics quand ils essayaient d’arrêter un jeune. Finalement, la huitième nuit, moins de dix voitures furent incendiées, ce qui selon le porte-parole de la police pouvait être considéré comme « un retour à la normale ».

En un certain sens, ce fut donc en 2008 que les émeutes de notre ère atteignirent la Suède, l’une des pratiques qui en font partie, l’incendie de voitures et de bâtiments, tendant même à devenir une pratique quotidienne dans certaines banlieues des grandes villes. L’incendie et sa contrepartie obligée, l’intervention de la police, fait ici partie du cours normal de la vie. Cette pratique n’est socialement considérée comme un « événement », c’est-à-dire porté dans la sphère des médias et de la politique, que si elle s’accompagne d’affrontements directs avec la police, ou de l’incendie de bâtiments comme des postes de police, des boutiques ou des écoles. Comme on a pu le voir, les émeutes en tant qu’« évènement » et dans certains cas la pratique quotidienne de l’incendie ne peuvent être séparées des déclarations publiques, des occupations et des revendications qui les rythment. Les pratiques émeutières et le langage de la revendication ont tendance à converger.

2. Le mouvement ouvrier suédois et sa désintégration

Pour comprendre cet état de choses, nous devons maintenant considérer de quelle façon les conditions, les sujets et les pratiques des émeutes furent historiquement produites. Ce qui a conduit à la situation actuelle est la crise du modèle suédois et la désintégration du mouvement ouvrier social-démocrate. La restructuration du capital qui commença au début des années 70 n’a pas mis fin au prolétariat. Elle n’a fait que transformer les modalités de sa reproduction, de telle sorte que celles-ci ne forment plus une composante stable et essentielle de la reproduction du capital. De plus, dans le cas de la Suède, la restructuration se développe au moment même où le pays devient un foyer d’immigration. La transformation des modalités de la reproduction du prolétariat implique aussi une polarisation de cette classe suivant la qualification et les origines nationales, et le plus souvent les deux à la fois.

Les notions d’intégration et d’État seront au centre de notre analyse. Notre approche implique donc de déplacer notre regard du rapport salarial au sens strict pour voir comment les individus concrets entrent dans et se rapportent à la communauté matérielle du capital, toujours suivant des modalités qui leur sont spécifiques. C’est pourquoi nous commencerons par présenter l’État-providence social-démocrate suédois et son principal produit, à savoir l’intégration sociale du prolétariat, avant d’analyser les effets majeurs de la crise de cette société.13)Pour un exposé plus élaboré de la notion d’intégration et de son importance pour la compréhension du capital et de la lutte des classes aujourd’hui, voir Bob, « Taupe, y es-tu ? Le capital restructuré, la lutte des classes et la perspective révolutionnaire », janvier/février 2013, http://dndf.org/?p=12122 [consulté en novembre 2014]. Ces considérations historiques doivent mettre en place les outils théoriques pour une compréhension adéquate des « banlieues » suédoises et des émeutes propres aux « banlieues » qui, nous espérons le montrer, ne vont certainement pas de soi.

L’État-providence social-démocrate suédois reposait sur une détermination du salaire régulée et centralisée. Ses fondements furent posés par l’Accord de Saltsjöbaden de 1938 entre Svenska Arbetsgivareföreningen (SAF dans la suite du texte), l’Association patronale suédoise, et Landsorganisationen i Sverige (LO dans la suite du texte), la Confédération sociale-démocrate des syndicats suédois. Dans un pays plutôt tardivement et rapidement industrialisé, cet accord était à son tour le résultat de la rencontre entre, d’une part, le besoin de la paysannerie et du prolétariat de se protéger contre les impulsions du marché et, d’autre part, un capital toujours plus concentré (à travers les banques d’investissement et les compagnies financières, les participations croisées au capital, la détention de multiples sièges dans les conseils d’administration et les directoires, et ainsi de suite). Suivant ce qu’on appelle le modèle Rehn-Meidner qui émergea dans les années 60, LO devait coordonner les revendications et les négociations de tous les syndicats membres, établissant ainsi une norme commune à tous qui devait être assez élevée pour permettre à la fois l’augmentation et l’égalité des salaires, mais suffisamment basse pour ne pas mettre en danger le plein emploi. Cette « politique des salaires solidaire » (solidarisk lönepolitik) soutenue à la fois par les syndicats et le Parti Social-démocrate renforçait en fait la concentration du capital, puisque les sociétés à accumulation intensive se retrouvaient avec des salaires relativement bas par rapport à leur capacité d’accumulation, tandis que les sociétés de moindre taille avaient des salaires relativement élevés par rapport à leur capacité d’accumulation. Ce mode de régulation sociale négocié dans le cadre d’institutions centralisées garantissait la reproduction d’une identité ouvrière unifiée. En effet, les politiques sociales-démocrates étaient fondamentalement des politiques de redistribution. L’État-providence réalisait un transfert social assuré non seulement par des impôts élevés sur le revenu, les sociétés, le chiffre d’affaire et la masse salariale, afin de financer la production dans le secteur public, mais aussi par la politique des salaires centralisée. Celle-ci consistait à prélever une partie des augmentations de salaire potentielles des travailleurs dans les secteurs manufacturiers orientés vers l’exportation, pour les réinvestir dans des augmentations de salaire supérieures au degré de productivité dans le secteur public.14)J. M. Ryner, Capitalist Restructuring, Globalisation and the Third Way. Lessons from the Swedish Model [La restructuration capitaliste, la mondialisation et la Troisième voie. Ce que le modèle suédois peut nous enseigner], Londres, Routledge, 2002, p. 33.

En ce sens, le mouvement ouvrier social-démocrate fut bien un stimulant dans le développement de la société capitaliste suédoise. La contrepartie de la politique de distribution, avec la négociation centralisée des salaires et un taux d’emploi élevé était, du point de vue du capital, la paix sociale, la mobilité des travailleurs, le contrôle total sur les investissements aussi bien que sur l’organisation et la rationalisation du procès de production. Certes, les syndicalistes aussi bien que les fermiers et les intellectuels réformistes devaient contrebalancer ce pouvoir « économique » du capital avec leur propre pouvoir « politique ». Mais ce pouvoir « politique », bien qu’organisé et représenté comme un mouvement populaire ou une contre-société, soutenait le capital dans sa quête d’un rythme de croissance idéal. Des profits trop élevés, disait-on, conduiraient à une dérive des salaires tandis que des profits trop bas conduiraient au chômage.15)J. Magnus Ryner, ibid., p. 59. Le mouvement ouvrier social-démocrate suédois peut donc être vu comme un processus d’intégration. Ce qui lui permit de se développer en tant que tel, c’étaient les normes de production fordistes instituées dans l’après-guerre. Une forte croissance de la productivité, conduisant à la diminution du coût des marchandises essentielles à la reproduction du prolétariat, pouvait aller de pair avec une élévation des salaires réels. De cette façon, la production de masse était validée par une consommation de masse comprimant ainsi la composition organique du capital. Le développement capitaliste dans cette période était fondé sur l’expansion de la taille des entreprises, l’innovation technologique et l’amélioration des produits développés à partir des ressources naturelles dans la production de marchandises « de base » (comme le bois de construction ou le fer).16)L’industrie mécanique devint bientôt la première industrie exportatrice de Suède, mobilisant près de la moitié de la force de travail manufacturière, et contribua à la fabrication d’environ 40 % des exportations suédoises dans la période d’après-guerre. Voir J. M. Ryner, op. cit., p. 69. Durant toute cette période, les salaires réels augmentèrent de façon régulière, et le taux de profit demeurait relativement peu élevé. Le taux de chômage était maintenu à 1-2 %. C’est ce développement stable et protégé qui constituait la base solide du Parti Social-démocrate, une identité ouvrière nationale grâce à laquelle il maintint une majorité parlementaire entre 1932 et 1982 à l’exception d’un seul mandat. Sans exagérer, on pourrait dire que durant cette période, le mouvement ouvrier social-démocrate ne fit qu’un avec le régime.

Jusqu’au milieu des années 70, la reproduction d’une identité ouvrière unifiée et son extension aux couches moyennes s’accompagna également d’une intégration des immigrés dans la force de travail nationale. La détermination centralisée des salaires et la forte représentation de la classe ouvrière bloquaient l’utilisation de l’immigration comme modalité de dévalorisation du salaire.17)À cette époque, la Suède avait le taux de naturalisation le plus élevé d’Europe, et une réforme de 1976 accorda aux immigrés le droit de vote aux élections locales ainsi que l’accès aux droits de la citoyenneté civile, politique et sociale. C’est ce qui fit advenir la perspective d’une identité ouvrière nationale mais intégratrice sur la bse d’un partenariat social de plus en plus instrumental. Aucune législation anti-discrimination ne fut donc formulée, parce que l’État et ses politiques actives vis-à-vis du marché du travail devaient en eux-mêmes créer un organisme social rationnel où tous seraient traités comme des égaux.18)C.-U. Schierup, A. Ålund et L. Kings, « Reading the Stockholm Riots – A moment for social justice » [« Lire les émeutes de Stockholm – Un événement pour la justice sociale ? »], 2014, RACE & CLASS (55). La consommation de masse, l’éducation et la spécialisation devaient saper la base même de choses comme l’appartenance ethnique ou raciale.19)Cette croyance, partagée par les syndicats comme par les employeurs, a profondément influencé l’amendement de 1975 de la politique suédoise d’intégration avec ses principes d’« égalité » par opposition à la division raciale du travail, de « coopération » par opposition au contrôle bureaucratique et de « liberté de choisir » par opposition à la ségrégation. Voir C.-U. Schierup, A. Ålund, « Prescribed multiculturalism in crisis » [« Le multiculturalisme officiel en crise »] dans C.-U. Schierup, A. Ålund, Paradoxes of Multiculturalism. Essays on Swedish Society [Paradoxes du multiculturalisme. Essais sur la société suédoise], Aldershot, Avebury/Gower, 1991, p. 2.

L’État suédois était le vecteur de cette identité ouvrière nationale. Dans la mesure où le surproduit social que le capital et le travail cherchaient tous deux à maximiser exigeait un répartiteur, cet État spécifique se développa en tant qu’unité de l’implication réciproque du capital et du travail. La forme de l’identité ouvrière nationale intégratrice était celle de droits universels, c’est à dire de revenus sociaux indépendants du travail salarié. À partir des années 1930 jusque dans la période d’après-guerre, ceci généra une unité de la classe ouvrière et étendit le soutien au mouvement ouvrier social-démocrate unifié au « peuple » en général. Le « foyer » du peuple Suédois (folkhemmet), le territoire de la politique social-démocrate de redistribution, n’était rien d’autre que la nation. De ce point de vue, l’État suédois était le lieu où se réalisait le modèle de négociation collective. C’est seulement par l’intermédiaire de l’État que la distribution des services sociaux pouvait être établie en tant que compensation des pertes de revenu. En tant qu’individus citoyens, les ouvriers et les capitalistes étaient représentés dans les partis politiques au Parlement, mais ils étaient également représentés en tant qu’intérêts fonctionnels qui devaient s’organiser dans LO et SAF et s’harmoniser de par la régulation sociale de l’État.20)J. M. Ryner, op. cit., p. 30 et 93.

Ce processus d’intégration sociale qui constituait un pouvoir politique contre le capital tout en lui donnant toujours son aval, voilà ce que nous pouvons appeler le mouvement ouvrier social-démocrate dans le contexte suédois de l’après-guerre. L’établissement d’une réciprocité d’intérêts dans le rapport capital-travail permettait au prolétariat de s’organiser sur la base de ce qu’il représentait au sein de la société capitaliste (travail, welfare, valeur d’usage et ainsi de suite). C’est ce que nous appelons « identité ouvrière ».

De ce point de vue, le mouvement ouvrier social-démocrate et son identité ouvrière spécifique forment une situation historique. Pour comprendre comment ils sont venus à se désintégrer, il faut maintenant les saisir dans leur développement, développement qui, à un certain stade, se heurte à ses propres contradictions internes.

La vague de grèves sauvages qui éclatèrent au printemps 1970 est symptomatique de la rupture de l’accord historique établi entre travail et capital pendant les premières décennies du XXe siècle. Ceci eut lieu lorsque la Suède entrait dans une crise de suraccumulation et de déclin de la croissance de la productivité, tous deux exacerbés par la crise pétrolière. Pendant le reste des années 70, du fait de la baisse des taux de profit et de l’effondrement généralisé des circuits fordistes de la valorisation qui s’en est suivi, la hausse de la productivité du secteur manufacturier suédois orienté vers l’exportation ne pouvait plus permettre des augmentations de salaire dans le secteur tertiaire domestique. En même temps, le chômage commença à croître.21)J. M. Ryner, ibid., p. 49-50.

Cette crise du mouvement ouvrier social-démocrate suédois coïncide avec le début de la restructuration en Suède, c’est-à-dire avec les transformations du rapport capital-travail qui commencent dans les années 70. Dans ce pays, la restructuration ne peut être comprise que sur le long terme. Premièrement, la restructuration marqua la fin des politiques de revenu. En Suède, la production en tant que telle fut internationalisée à partir des années 60, tandis que les délocalisations commencèrent dans les années 80. Le capital se vit alors obligé d’abandonner la détermination centralisée paritaire du salaire, notamment puisque les syndicats avaient réussi à imposer de fortes hausses de salaires dans les années 70. Par suite, l’État suédois perdit sa fonction de régulateur social du rapport capital-travail, et ce parce que le salaire n’avait plus son statut de composante essentielle de la reproduction du capital. La dévalorisation devint pour le capital une meilleure option que la politique des revenus, et les grandes firmes industrielles s’associèrent aux principales banques suédoises pour développer des activités bancaires au sein du capital productif.22)J. M. Ryner, ibid., p. 146-147. En même temps, la restructuration rendit impossible le contrôle des taux de change et d’intérêt. En effet, le modèle Rehn-Meidner présupposait historiquement des taux d’intérêt bas et le développement du marché mondial. Or, quand la spéculation sur les échanges de devises devint une stratégie de contournement pratiquée par les sociétés et les banques, le contrôle de l’État national sur les taux de change et d’intérêt fut éliminé.23)J. M. Ryner, ibid., p. 110. L’éradication de la régulation auparavant menée par l’État suédois dans les sphères de la production et de la circulation fut consolidée par les nouvelles politiques sociales-démocrates de la période 1982-1991. La faiblesse de l’industrie exportatrice suédoise, le manque d’investissements étrangers, le déficit budgétaire du pays et sa dette extérieure en expansion favorisèrent une politique de dévaluation ainsi que des politiques fiscales et monétaires conservatrices. Dans le contexte de la crise financière de 1991, se manifestant essentiellement comme une bulle immobilière, ceci culmina dans de sévères mesures d’austérité, comme la réduction du niveau des aides sociales, le resserrement des règles d’éligibilité pour les programmes d’assurance maladie et chômages et, enfin, l’abandon de la politique qui visait à défendre le plein emploi.

L’époque du développement protégé du mouvement ouvrier social-démocrate suédois est depuis longtemps révolue. Le rapport salarial ne forme plus la base d’une identité ouvrière nationale intégratrice. Dans la crise de ce mouvement et par la restructuration, l’identité ouvrière s’est désintégrée.

Mais ce processus de désintégration ne concerne pas seulement le rapport capital-travail. On peut dire que la désintégration au niveau du rapport capital-travail est celle qui vient du haut. C’est la crise de l’État-providence suédois et la fin de la capacité du mouvement ouvrier social-démocrate suédois à exercer une influence politique sur les sphères de la production et de la circulation à travers l’État. La désintégration au niveau du rapport capital-travail signifie la fin du confinement de la production à l’intérieur de la nation ; elle vient avec une financiarisation croissante du capital et s’accompagne de la constitution d’une force de travail transnationale segmentée. Or, la désintégration de l’identité ouvrière vient aussi d’en bas, des rapports inhérents au prolétariat. À ce niveau, il faut se confronter à la question de la coïncidence historique de la décomposition de la classe ouvrière industrielle d’une part et les flux migratoires croissants vers la Suède de l’autre. L’effet le plus important de cette coïncidence historique est la polarisation qu’elle a créée au sein de la classe elle-même entre, d’un côté, un noyau national stable d’une part et, de l’autre, une périphérie immigrée précaire.

Après l’afflux de réfugiés dans l’après-guerre, la période allant des années 50 au début des années 70 vit l’arrivée de travailleurs immigrés, la plupart originaires de Yougoslavie et de Finlande. Ces travailleurs permettaient de gérer les pics économiques et les pénuries temporaires de force de travail, mais ils n’eurent jamais le statut de travailleurs immigrés24)« Travailleur immigré » est à prendre au sens du modèle allemand du Gastarbeiter à la même époque. NdA. En 1972, on interdit toute immigration supplémentaire de travailleurs, mesure mise en avant par les syndicats afin de protéger les salaires de la force de travail nationale. À partir de cette date l’immigration vers la Suède a essentiellement été composée de réfugiés et de demandeurs d’asile, en plus de ceux qui arrivent au titre du regroupement familial. Un nouveau type d’immigration s’est développé, principalement depuis la corne de l’Afrique, l’Iran, l’Irak et la Turquie.25)C.-U. Schierup, « The duty to work » [« Le devoir de travailler »] dans C.-U. Schierup, A. Ålund,Paradoxes of Multiculturalism. Essays on Swedish Society, op. cit., p. 25 et 28. Dans la restructuration mondiale, les innovations technologiques et la redistribution des emplois provoquèrent un déclin du nombre d’emplois industriels, qui fut partiellement compensé par le développement d’emplois de service subalternes dans les nouvelles concentrations urbaines. Ces emplois furent et sont encore principalement occupés par des immigrés, tandis que l’expansion de la recherche et du développement ainsi que de « l’industrie de l’information » posèrent, à la fin des années 60 et au début des années 70, les bases pour la formation de nouvelles couches moyennes dans la population majoritaire. Ces dernières années, il y a eu des programmes et des subventions publics pour stimuler ce qu’on appelle l’« entrepreneuriat ethnique », et ces programmes n’ont que renforcé la présence déjà massive des immigrés dans les secteurs hautement concurrentiels des travailleurs indépendants du nettoyage, de la restauration et des petits magasins détaillants. Tandis qu’une part croissante des femmes suédoises ont été employées dans le secteur public en expansion, les femmes immigrées étaient souvent employées dans le secteur industriel.26)C.-U. Schierup, « ”Paradise Lost?” Migration and the Changing Swedish Welfare State » dans C.-U. Schierup, P. Hansen et S. Castles (dir.), Migration, Citizenship, and the European Welfare State. A European Dilemma [« ”Un Paradis perdu ?” La migration et les transformations de l’État-providence suédois », La migration, la citoyenneté et l’État-providence européen. Un dilemme pour l’Europe], Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 196-209. Non seulement les immigrés ont-ils les emplois les plus physiquement astreignants, d’où un nombre toujours plus élevé de préretraites pour cause de maladie, mais encore, dans les années 80, des réductions d’effectifs, des délocalisations, des réorganisations et des mises à niveau technologiques dans les industries où les immigrés étaient concentrés les ont exposé au chômage plus que quiconque. Et c’est tout aussi important que, du fait de l’incapacité bien connue de la Suède à appliquer sa législation anti-discrimination, il était bien plus difficile pour un individu ayant un nom à consonance étrangère d’obtenir un emploi stable, même avec des qualifications. Tout ceci revient en fait à plusieurs décennies de polarisation de classe se développant selon deux axes : un axe prolétariat immigré / classe moyenne nationale, et un axe immigrés au chômage / prolétariat national stable.

Ces rapports inhérents au prolétariat sont également médiatisés et renforcés par l’État. La régulation sociale mise en œuvre par l’État, autrefois un véhicule de la reproduction d’une classe ouvrière unifiée, tend maintenant à marginaliser tous ceux qui ne font pas depuis longtemps partie du noyau national stable des travailleurs, voire même à réguler l’exclusion de l’économie formelle. Dans les années 80 et 90, les immigrés faisaient face à un marché du travail hautement protégé et sélectif, et la législation suédoise sur la sécurité de l’emploi (conformément au principe dernier embauché-premier licencié) conduisait à une forme de discrimination indirecte, puisqu’elle se retourne contre les immigrés dans les cas de licenciement ou de fermeture d’entreprise. À cause des coûts élevés de la force de travail en Suède et d’un système d’aide sociale strictement régulé, même les petites sociétés doivent pouvoir faire des investissements conséquents pour s’en sortir. Ceci explique souvent pourquoi les créneaux disponibles pour les travailleurs indépendants récemment arrivés sont si limités, ou encore la nécessité pour eux de « passer dans la clandestinité ».27)C.-U. Schierup, ibid., p. 214-215.

En même temps, les diverses organisations ethniques centrales (riksförbund) formées par les Finlandais, les Yougoslaves, les Croates, les Turcs, les Grecs, les Kurdes et les Syriens furent incorporées aux pratiques de l’État. Par son soutien public, le Comité National Suédois de l’Immigration (Statens Invandrarverk) exerçait un fort contrôle économique sur leurs activités, notamment en les empêchant de se développer en groupes de pression politiques ou de soutenir des partis politiques existants. Ce contrôle impliquait une profonde dépolitisation des immigrés cherchant à s’organiser en tant qu’immigrés.28)C.-U. Schierup, « The ethnic tower of Babel: political marginality and beyond » [La tour de Babel ethnique : la marginalité politique et son dépassement] dans C.-U. Schierup, A. Ålund, Paradoxes of Multiculturalism. Essays on Swedish Society, op. cit., p. 117, 120, 123, 126. Évidemment, le contrat politique, c’est-à-dire les normes des pratiques du citoyen ainsi que la manière dont celui-ci est représenté, est en permanence administré comme un contrat qui ne serait pas fondé sur des critères raciaux. Mais en réalité, le contrat politique est déterminé comme blanc, parce que l’intérêt général est celui de ceux dont l’intégration sociale est accomplie. Les « autres » sont marqués par un phénotype ou une généalogie particuliers, et ne peuvent espérer entrer dans la sphère de l’universalité politique qu’en affirmant précisément cette particularité. Certes, les politiques pluralistes de droits des communautés des années 70 autorisaient bien la formation d’institutions permanentes comme des écoles ou des lieux de culte, mais les modalités de l’intégration politique et sociale des immigrés sont de plus en plus précaires. Certaines populations sont ainsi encouragées à exister politiquement, mais seulement en tant que représentants de leur culture, si ce n’est à se retirer complètement de la sphère de l’universalité politique. Tout comme la polarisation de classe, les politiques à la base ou au parlement se développent ainsi selon deux axes : un axe immigré organisé / citoyen établi, et un axe immigré dépolitisé / ouvrier représentable.

On voit bien que, lorsque la reproduction du prolétariat n’est plus une composante stable de la reproduction du capital, l’État ne constitue plus l’unité d’un rapport capital-travail dans une réciprocité d’intérêts. Néanmoins, la désintégration de l’identité ouvrière n’est pas seulement le démantèlement des acquis du mouvement ouvrier. Le welfare29)Par « welfare », il faut ici entendre aide sociale au sens large du terme, l’un des sens possibles du terme anglais. NdA est lui aussi restructuré, c’est-à-dire produit sous une forme nouvelle. Quand il n’y a plus de mouvement prolétarien confirmé au sein de la reproduction du capital, le welfare tend à devenir un simple coût pour l’État. La gestion du welfare devient alors un moment essentiel de l’attaque des salaire réels (au sens large du terme, y compris le salaire indirect et les transferts sociaux). Ceci conduit à des mesures d’austérité, à la suppression partielle ou totale des droits eux-mêmes. En Suède, ce processus fut initié en 1991 et radicalisé à partir de 2006 avec la « stratégie du travail » (arbetslinjen) de la coalition de droite au pouvoir.30)En 2006, les coûts individuels de participation au système d’assurance chômage furent différenciés ; 400 000 travailleurs durent se retirer quand leurs coûts triplèrent. À présent, moins de la moitié des chômeurs ont une assurance chômage. La nouvelle forme sous laquelle le welfare est produit réside dans la relation particulière entre l’État et le marché, relation qui est à la base du nouveau secteur du welfare en Suède. Depuis la période allant de 1991 à 1994, des sociétés privées et des fonds communs de placement à risque ont émergé à l’intérieur du système suédois du welfare pour prendre en charge les services du welfare, tandis que le financement de ces services demeure public. C’est le cas pour la santé, le care et, dans certains cas, l’éducation. Jadis fondée sur des droits sociaux universels, le welfare est maintenant une sorte de marchandise publique ; ainsi, comme pour toute marchandise, il y en a une variante exclusive (pour les gens du centre-ville qui en ont les moyens) et une variante de masse (pour les gens des banlieues, s’ils ont encore la chance d’avoir un hôpital ou une école à proximité).

On se retrouve ainsi dans une situation dans laquelle l’intégration assurée qui caractérisait l’identité ouvrière nationale a été complètement détruite. L’attaque générale des salaires réels et la gestion consécutive de welfare produit une situation où, tendanciellement, les ouvriers s’identifient non pas tant avec l’opposition capital-travail qu’avec la dichotomie travail-« marginalité ». En effet, la suppression partielle des droits du welfare implique une sélection accrue de leurs bénéficiaires. Le welfare n’est donc plus un investissement dans la citoyenneté sociale des ouvriers ; elle est au contraire marquée comme étant « destinée à ceux qui sont particulièrement dans le besoin », pour ceux qui sont dans la « marginalité ».31)M. Bengtsson, « Utanförskapet och underklassen. Mot en selektiv välfärdspolitik », Fronesis no 40-41, 2012, p. 184-185. Notons également que ceci renforce la stigmatisation des sans-papiers en les identifiant comme des criminels. Si nous nous plaçons maintenant au niveau de l’expérience sociale de cette situation, on constate que ce qui prévaut dans le prolétariat est une tendance à s’accrocher désespérément à ce qui reste. Pour des parties croissantes du prolétariat et des couches moyennes de la « population majoritaire »,32)Bien sûr, la trajectoire des couches moyennes dans la restructuration ne fut pas seulement une trajectoire de défaite et de désintégration. En effet, une partie de la population fut à même de bénéficier de la nouvelle économie, à travers l’augmentation de la rentabilité et des occasions de crédit bon marché. Mais ce à quoi nous faisons allusion ici, c’est que la restructuration, avec la désintégration de l’identité ouvrière qui s’en est suivie, est en même temps une énorme transformation sur le plan idéologique, introduisant un nouveau paradigme qui va de pair avec l’individualisation du contrat de travail et le nouvelle forme privée du welfare. Dans ce nouveau paradigme, on peut dire que la culture est essentialisée, puisque certaines caractéristiques culturelles sont attribuées à certaines populations en elles-mêmes. C’est en un sens ce dont quoi le « multiculturalisme » est le nom, y compris dans ses variantes les plus libérales. L’intégration des populations immigrées dans l’économie nationale devient ainsi une question d’adhésion individuelle aux « valeurs » de la nation ou de la civilisation. la simple présence des immigrés et des réfugiés est en elle-même vue comme un problème social de « marginalité », tout comme la nouvelle forme sélective du welfare présuppose que certains individus sont problématiques en eux-mêmes. Au-delà de cette analogie du psychologique et du structurel, nous devons saisir leur élément commun : la tendance à culturaliser les conditions sociales. En 2008, le Parti du Peuple (Folkpartiet) de la droite libérale a publié une enquête où la « marginalité » est décrite comme une culture qui s’auto-alimente et finit par constituer l’identité même de certains individus.33)M. Bengtsson, op. cit., p. 179. Jusqu’à présent, ces cadres de référence culturels ont produit l’une des perspectives politiques les plus efficaces sur l’État-providence suédois restructuré. Aux élections parlementaires de 2014, le parti anti-immigration Démocrates Suédois (Sverigedemokraterna) est devenu le troisième plus grand parti du pays, avec environ 13 % des voix. Après le déclin de ce que Théorie communiste ont appelé l’hégémonie du mouvement ouvrier « rivalisant » avec celle du capital, la tendance générale n’est pas à s’identifier en tant qu’ouvrier contre le capital à travers des organisations de masse comme celles du léninisme ou de la social-démocratie. Elle est plutôt à s’identifier en tant qu’ouvrier devant se battre pour rester ouvrier par la distinction individuelle vis-à-vis d’une menace extérieure. Comme l’indiquait déjà le programme du Parti des Démocrates Suédois de 2010, l’enjeu n’est pas pour eux le travail et le capital, mais la culture suédoise d’une part et l’immigration, l’Union Européenne, l’ « impérialisme américain » et la « mondialisation économique » d’autre part. Depuis la montée de l’immigration de réfugiés d’Asie et d’Afrique dans les années 80, ce malaise d’être ce que l’on est dans cette société a de plus en plus été mis sur le dos des immigrés. Face à la « mentalité d’assistés » et à la « passivité » de l’immigré-type, l’ouvrier suédois normal menacé de désintégration peut être élevé au rang d’une valeur et le caractère étranger de l’appartenance de classe transcendé dans une communauté culturelle. Quant aux immigrés eux-mêmes, la restructuration du capital et la polarisation consécutive qui divise la société en blancs et en « autres » amène certains d’entre eux à s’accrocher aux pratiques culturelles du pays natal, afin de renforcer leur sentiment d’appartenance au-delà de la précarité ou de la pauvreté matérielles.34)Dans la population « majoritaire », la culturalisation des conditions sociales est leur réinvention en tant que nation unifiée à défendre contre l’immigration et ce qui est vécu comme ses sources ; c’est une projection essentialisante. D’autre part, parmi certains immigrés, cette même culturalisation des conditions sociales est le moyen par lequel ils se définissent comme appartenant à une communauté religieuse (le plus souvent l’islam, dans certaines parties de la minorité musulmane diverse) à consolider contre le sentiment d’une décadence généralisée de l’Occident ; c’est une auto-réalisation essentialisante. On voit ainsi qu’en Suède, la destruction de toute intégration sociale assurée et le renforcement de l’attaque des salaires réels et des droits du welfare ont, dans ces deux dernières décennies, sapé les bases d’une communauté sociale unie. Surtout en temps de crise, ceci conduit à l’identification désespérée avec ce qui apparaît comme étant au-delà de l’économie : les valeurs nationales ou la religion.

Pour conclure, l’État-providence Suédois restructuré n’est plus un régulateur et un répartiteur garantissant la réciprocité du rapport capital-travail. Son welfare sélectif et son organisation privatisée entérinent au contraire la reproduction différenciée des classes. Le travail salarié comme la représentation politique ont perdu les principes d’intégration et d’universalité qui les caractérisaient sous le régime social-démocrate de l’après-guerre. Leur polarisation interne suivant les axes de la qualification et de l’origine nationale doit donc être comprise comme un élément constitutif du rapport capital-travail, comme quelque chose qui façonne la vie sociale et le vécu que l’on en a dans sa totalité. Les idées sur les styles de vie dysfonctionnels des « jeunes de banlieue » (invandrarkillar) et les valeurs déviantes de leurs familles musulmanes sont devenues un lieu commun, au point que les émeutes de Rosengård furent souvent perçues comme une sorte de révolte islamiste, et les émeutes de Stockholm comme une affaire de « barrières culturelles » (selon l’ex-premier ministre Fredrik Reinfeldt).

3. La constitution des « banlieues »

La restructuration capitaliste et la désintégration de l’identité ouvrière ne relèvent que de la production historique de la situation actuelle. Pour saisir ce qui est en jeu dans les émeutes en Suède, il faut encore se pencher sur ce qu’on peut appeler la constitution de cette situation, c’est-à-dire tous les processus qui contribuent à sa reproduction continue dans lesdites « banlieues ». Autrement dit, il s’agit de se demander comment la reproduction différenciée des classes et leur forte polarisation, qui sont tous deux des produits de la désintégration du mouvement ouvrier, se perpétuent dans la société présente. Cette perpétuation consiste, sur un plan matériel, à accoler certains individus à des positions spécifiques. En ce qui concerne la reproduction du capital, les processus de cette perpétuation relèvent toutes d’une seule et même discipline. Mais la critique de la reproduction et la polarisation des classes doit aussi envisager ces processus de manière analytique, en et pour eux-mêmes. On verra que ces processus consistent (a) à personnifier une situation déterminée sur le marché du travail, (b) à représenter une certaine partie de la « population » gardée par l’État et enfin, toujours comme un produit de la persistance des deux positions précédentes, et non comme quelque chose de donné, (c) à être situé en un certain lieu.

a) Le marché

Le moteur de la discipline, c’est le marché. Le produit principal de l’émergence de segments à faibles salaires, d’un secteur informel précaire et de la production du welfare comme marchandise n’est rien de moins qu’un sujet spécifique : celui qui est toujours brutalement exposé au marché, celui pour qui le travail salarié se réduit à la contrainte de vendre sa force de travail. Dans la période actuelle, ce sujet spécifique, et l’objectivité qu’il présuppose, sont constamment reproduits dans un secteur tertiaire en pleine expansion, extrêmement précaire et peu qualifié. Ce sujet va généralement sous le nom d’ « exclu » ou, dans la variante marxiste orthodoxe, d’ « armée de réserve ». Mais le sujet dont il est question ici n’est pas, comme le suggère le terme d’« exlusion », extérieur à une société qui se confondrait avec la marché du travail, et il n’est pas non plus destiné à cette société, comme le suggère le terme de « réserve ». En fait, ce sujet prend activement part au marché du travail par des boulots à temps partiel voire très occasionnels ; or, cette même activité présuppose qu’il en soit rejeté dès qu’il y fait son entrée. En un mot, il est étranger au marché, au sens d’une subjectivité qui fait face au cycle de production de valeur sans jamais y être incorporé. Il est coincé dans l’effondrement actuel du troisième moment de l’exploitation35)Voir Théorie Communiste, « Le plancher de verre », in Theo Cosme (éd.), Les émeutes en Grèce, Paris, Senonevero, 2009, p. 19-20., celui de la transformation de la plus-value en capital additionnel. C’est le moment qui rend nécessaire le maintien du face-à-face du travail et du capital, de la séparation de la force de travail et des moyens de production, du clivage fondamental entre sujet et objet sans lequel il ne peut y avoir d’exploitation.

Ce sujet est fait des groupes conséquents qui sont désormais relégués non seulement du marché de travail formel mais aussi des allocations chômage. Le fait d’avoir baissé les impôts sur le revenu pour les employés, tandis que l’on resserrait l’étau autour de la sécurité sociale (aussi bien les allocations chômage que les indemnités maladie), ne fait qu’agrandir ses rangs. Dans le quartier de Herrgården à Rosengård, seuls 15% des habitants participent à un emploi formel.36)Jimmy Bussenius, « Herrgården, Rosengård », <http://www.ateljeerna.lth.se/fileadmin/ateljeerna/Arkitekturteori/Jimmy_Bussenius_Herrgaarden.pdf> À Husby à Stockholm, le taux d’emploi formel est inférieur de 24% à celui de la moyenne de l’agglomération de Stockholm.37) Regeringskansliet, Urbana utvecklingsområden: en statistisk uppföljning utifrån sju indikatorer, Arbetsmarknadsdepartementet, 2012, p. 16. La prétendue « exclusion » n’est pas pour autant un attribut de ce sujet, celui-ci n’étant qu’à la pointe d’une processus de déessentialisation du travail qui s’étend désormais à la société suédoise dans son ensemble. Dans la tranche des 20-25 ans de la population suédoise en général, 20% ne participent ni à un emploi formel ni à une quelconque formation. Dans des régions comme ceux de Herrgården et de Husby, 40% sont dans cette situation.38)C.-U. Schierup, A. Ålund et L. Kings, « Reading the Stockholm Riots – A moment for social justice? », op. cit. Le fait d’être à la pointe de ce processus ne relève pas d’un certain « segment » de la force de travail, comme si le tout n’était qu’une question de niveau de revenu. Non, il s’agit d’une certaine situation de la force de travail, celle qui consiste à ne jamais être confirmé en tant que travail salarié, à ne jamais être socialisé et socialement validé dans un procès de production continu. Ce sont l’étrangeté du marché vis-à-vis d’un sujet spécifique, et l’étrangeté de ce sujet vis-à-vis du marché, qui créent cette situation.

Pour saisir la constitution de cette situation, on ne peut pas seulement la comprendre comme une polarisation de classe au sens d’un rapport interne au prolétariat. Car le procès par lequel un sujet spécifique doté de propriétés spécifiques se trouve sans cesse accolé à cette situation doit être saisi comme un procès de racialisation. En Suède, ce sont les « immigrés » qui sont dans cette situation. C’est ainsi que les personnes nées au Moyen-Orient, l’une des sources principales de l’immigration vers ce pays, ont des contrats à durée déterminée 3,5 fois plus souvent que la population totale, et une partie croissante des jeunes immigrés vivent d’aides sociales toujours plus restreintes. Au fur et à mesure que disparaissent les capacités des syndicats à réguler le marché du travail au moyen de l’État, le secteur informel gagne du terrain dans la construction, l’agriculture, le ménage, la restauration et les services domestiques pour la classe moyenne urbaine ; or, ce secteur informel emploie quasi exclusivement des immigrés et des sans-papiers.39)C.-U. Schierup, « ”Paradise Lost?” Migration and the Changing Swedish Welfare State », op. cit., pp. 215-216. Dès lors, la racialisation n’est pas qu’une simple division de la classe, comme si une redéfinition raciale venait a posteriori brouiller une unité homogène présupposée. La racialisation est constitutive de la classe actuelle et ce parce qu’elle produit la situation des non-salariés, le caractère étranger du marché vis-à-vis d’un sujet spécifique, en personnifiant ce caractère étranger sur des critères phénotypiques, d’origine et de culture.

Les « émeutiers » dont il fut question plus haut sont de tels sujets racialisés. Ils ne sont que brutalement exposés au marché du travail, et la probabilité de leur intégration au cœur stable de ce dernier est quasi nulle. Ainsi, les conditions mêmes de leur reproduction leur font face comme quelque chose d’étranger et peuvent alors apparaître comme quelque chose qui mérite d’être incendié ou détruit. Les écoles et les magasins sont deux des cibles principales des pratiques des émeutiers précisément parce qu’elles matérialisent leur expérience de la « citoyenneté sociale » : celle de s’en voir constamment barrer l’accès.

b) La police

C’est pourquoi la compréhension de la constitution de l’« émeutier » exige que l’on déplace le regard de la force impersonnelle du marché vers l’actualisation de cette force, celle à laquelle les émeutiers sont constamment confrontés au niveau de leur reproduction. Ceci implique d’étudier la modalité suivant laquelle le moteur du marché est mise en œuvre : la police.

L’existence sociale du sujet racialisé ne relève pas du « chômage » ou du fait d’être « excédentaire », comme si la norme sociale dominante était celle de l’emploi et du fait d’être essentiel à l’accumulation. La production sociale de ce sujet a lieu dans des conditions sous lesquelles la précarité est devenue constitutive du travail. Ce sujet n’est pas géré comme une valeur d’usage potentielle pour le capital ; il n’existe que pour être contrôlé. À Husby, Rosengård, Backa et dans les autres banlieues dans lesquelles l’incendie est une pratique habituelle, la « paix sociale » consiste désormais à éviter les confrontations directes entre jeunes et police antiémeute. Tout maintien de l’ordre est alors une affaire de contre-insurrection.

Cette situation ne s’explique qu’à la lumière de la désintégration du mouvement ouvrier et de la restructuration du capital. Le maintien de l’ordre comme contre-insurrection doit être vu comme un mode de contrôle social adapté au sujet racialisé décrit plus haut. À l’époque du mouvement ouvrier social-démocrate suédois, les pratiques policières n’étaient pas aussi essentielles au maintien de l’ordre, car la reproduction d’une identité ouvrière unifiée impliquait en elle-même que le travailleur intériorise en permanence sa fonction dans la société capitaliste. D’abord, la séparation entre sujet et objet, entre force de travail et moyens de production, était comme compensée par la continuité du procès de production dans la manufacture et dans les secteurs de la fonction publique, ainsi que par le caractère stable de l’emploi, des allocations et, ne l’oublions pas, de la représentation syndicale. Ceci allait de pair avec la perspective sociale-démocrate suédoise d’un développement des forces productives qui devait en même temps déprolétariser les travailleurs, dans le sens où ce développement devait leur ouvrir la voie aux biens de la citoyenneté : l’éducation, la culture, la participation politique. Plus généralement, dès sa naissance dans les années 1930, l’accord historique social-démocrate entre travail et capital était constamment reproduit dans une forme de planification urbaine dans laquelle certains espaces étaient à la base de la loyauté ouvrière. Le quartier de Möllevången à Malmö en est un exemple. Une fois au pouvoir, le régime social-démocrate a transformé les taudis qui composaient ce quartier en un symbole vif du mouvement ouvrier social-démocrate suédois en l’investissant des institutions de Folkets hus (« La maison du peuple »), de Folkets park (« Le parc du peuple ») et du journal Arbetet (« Le travail »). Par sa simple présence dans ce quartier, on pouvait reconnaître sa situation en tant que travailleur comme sa marque sociale la plus déterminante, non seulement sur un plan individuel mais en tant que membre d’une organisation effective et solidement établie. La reproduction de la force de travail et sa domination étaient alors une seule et même chose. Le procès matériel de sa régénération coïncidait avec la procès continu de sa prédisposition et de son obéissance.

Il en va autrement aujourd’hui. Quand, suite à la déconnexion du circuit de production de plus-value et de celui de la reproduction de la force de travail, un nombre grandissant de prolétaires est rejeté hors du procès de production, la reproduction de la force de travail ne peut plus coïncider avec sa discipline. Le procès du production ne permet plus au capital de disposer directement du travail d’autrui, et ce parce qu’il n’y a plus, à la base de ce procès, une identité socialement reconnue qui pourrait garantir un contrôle de soi spontané. C’est pourquoi la discipline mise en œuvre par la police doit être vue dans sa spécificité historique : aujourd’hui, sa fonction est de contrôler ceux qui sont étrangers au marché. Or, ce contrôle ne s’applique pas seulement aux immigrés au sein même du pays. Dans un monde où toute plus-value peut-être investie ou transformée en capital additionnel n’importe où, n’importe quand, le contrôle consiste à gérer une force de travail fragmentée et mobile. Ceci tend à brouiller la différence entre contrôle tout court et contrôle de l’immigration. Le plan REVA40)REVA est un acronyme pour rättssäkert och effektivt verkställighetsarbete, ce qui veut dire « Exécution Efficace et Conforme à la Sécurité Juridique ». vise à lutter contre l’immigration clandestine par la déportation et en multipliant les contrôles d’identité. Il fut introduit à Malmö en 2008 et a été étendu à la région de Stockholm en 2013 (des contrôles dans la cadre de REVA furent signalés à Rinkeby et à Husby à la fin du mois de février 2013). REVA, fruit d’une collaboration entre la police, l’office de l’immigration et le service carcéral suédois, reçoit aussi en partie ses financements du Fonds européen pour les réfugiés. Le maintien de l’ordre national participe ainsi d’un maintien de l’ordre qui le dépasse, qui est global. À travers le contrôle des immigrés en Suède même, un autre contrôle est effectué : celui des populations dominées comme telles, celles qui sont structurellement dans une position subordonnée sur la carte de la production et de la circulation capitalistes. À cet égard, il est intéressant de noter que les contrôles en question sont souvent faits à l’occasion de contrôles des billets. Seul le profilage racial fait la différence entre un contrôle qui s’inscrit dans le cadre de REVA et un contrôle des billets ordinaire. Le fait que les contrôles du plan REVA interviennent, de manière stratégique, dans des pôles d’échange et de déplacement41)À notre connaissance, surtout dans les stations de métro et les gares de train. révèle qu’il est question de contrôler la mobilité. À l’échelle de la ville, on contrôle l’accès matériel à la mobilité, dans des villes où le prix des tickets des transports en commun est en lui-même un problème. À l’échelle globale, on contrôle l’accès légal à la mobilité, dans un moment historique où des parties toujours plus grandes de la population mondiale sont exclues de tout mode de reproduction formel, mais toujours enfermées dans la société capitaliste. En ce sens, les pratiques de contrôle de la police participent également de la racialisation, et ce non seulement par le « profilage racial », mais surtout en faisant valoir la discipline du marché, qui doit en permanence retracer la frontière entre l’ « exclusion » des immigrés et la citoyenneté sociale des consommateurs honnêtes. De ce point de vue, l’essence de la racialisation n’est certainement pas dans les préjugés individuels ou dans une quelconque idéologie d’État réactionnaire. Elle est dans l’espace matériel et symbolique de la ville occidentale où les populations d’Afrique, anciennement colonisées et jadis si essentielles au capitalisme en Europe, tout comme ceux qui ont fui les régimes autoritaires ou les seigneurs de guerre de leurs pays, se trouvent maintenant constamment repoussées vers les marges de la reproduction et de l’identification sociales.

Il n’y a donc pas à s’étonner de ce que, dans les émeutes en Suède, comme en France ou au Danemark, les voitures soient l’une des cibles privilégiées des incendies. Car même s’il s’agit des voitures des voisins qui travaillent dur, elles restent des symboles du caractère exclusif de la citoyenneté sociale. En outre, dans la mesure où la conscience de soi se constitue dans le regard d’autrui, REVA ainsi que les contrôles d’identité et les fouilles policières dans les banlieues inclinent le sujet qu’est la « racaille de banlieue » à s’identifier précisément comme une « racaille de banlieue ». Cette identification est en même temps sa reconnaissance de lui-même comme un sujet qui n’existe que pour être contrôlé. C’est pourquoi la police devient le point focal de toutes les émeutes « de banlieue » en Suède. Par ses pratiques quotidiennes de contrôle, la police est l’actualisation même du caractère étranger d’une société qui n’existe que comme une force extérieure à imposer aux « racailles ». Les émeutes sont alors une sorte d’auto-défense contre la pression constante de cette force extérieure. Les émeutiers prennent la police pour cible, cette police qui est le symbole du refoulement européen de ce sans quoi l’Europe n’aurait pu devenir une forteresse capitaliste : la construction raciale des circuits mondiaux de l’accumulation. Les pratiques constituant à incendier des voitures pour jeter des pierres sur la police à son arrivée, à mettre les voitures de la police à feu ou à détruire leurs commissariats deviennent ainsi des fins en elles-mêmes. En tant que telles, elles sont strictement limitées aux espaces des « banlieues », des « racailles de banlieue ».

c) La ville

De fait, le contrôle des immigrés exercé par la police actualise la discipline du marché suivant des lignes géographiques spécifiques. À l’échelle de la ville, ceci prend la forme du rapport entre « centre » et « périphérie », où cette dernière est toujours ce qui doit être contrôlé ou dompté. On a également pu voir comment, du point de vue des circuits globaux de l’accumulation, ce même rapport apparaît comme une mise en abyme de celui entre le centre de ce circuit et ses périphéries. Le rapport entre centre et banlieue n’est donc pas quelque chose de donné, comme si ce rapport émergeait de propriétés inhérentes au centre et à la périphérie en eux-mêmes. L’enjeu est de saisir ce rapport entre centre et périphérie comme le produit matériel de la discipline.

À Stockholm, les banlieues comme celles de Hallunda, Fittja et Alby, qui forment ensemble la commune de Huddinge, furent initialement construites pour la classe ouvrière des années 1970 venue du nord de la Suède (Norrland, Jämtland et Härjedalen). En effet, à l’époque du mouvement ouvrier qui tendait à intégrer la reproduction du prolétariat à celle du capital, le logement était une composante essentielle de la reproduction du prolétariat. La politique de logement sociale-démocrate lancée par la Commission du Logement et du Redéveloppement en 1934 et soutenue par le Ministère de la finance insistait sur la sécurite fournie par le logement public, dont la fonction devait être garantie par des sociétés immobilières propres aux municipalités et par le caractère non lucratif de ces institutions. Par des programmes de subventions qui visaient à l’amélioration de la qualité des immeubles, à l’égalité des différents types de propriété et à un contrôle strict des montants des loyers42)Le principe qui va sous le nom de « règle de la valeur d’usage » (bruksvärdelagen) devait assurer une fixation des loyers non directement par le marché, mais sur la base de critères relatifs aux caractéristiques matérielles des appartements : superficie, services, proximité des transports en commun, etc., un parc de logements commun fut rendu accessible à la population dans son ensemble. À cet égard, il est intéressant de noter qu’il n’y eut pas en Suède, contrairement à ce qui fut le cas en Angleterre et en France, de lotissements construits spécifiquement pour ceux ayant des « difficultés particulières ». Les subventions en question provenaient des fonds ouvriers prévus par le plan Rehn-Meidner, suivant lequel une taxation de 20 % sur les profits devait être contrôlée par les syndicats en vue de son réinvestissement, en partie dans le logement public.43)E. Clark, K. Johnson, « Circumventing Circumscribed Neoliberalism. The “System Switch” in Swedish Housing », Where the Other Half Lives, Londres, Pluto Press, 2009, p. 175-179.

Mais avec la montée du chômage et les transformations brusques du marché du travail dans les premières années de la restructuration, les banlieues nord-ouest et sud-ouest de Stockholm ainsi que les banlieues historiquement ouvrières de Backa et de Rosengård allaient être les seules à proposer des loyers accessibles au prolétariat. Jadis le milieu qui favorisait l’intégration sociale des travailleurs, ces banlieues sont maintenant des lieux auxquels on est forcé, des poubelles sociales, tout comme les banlieues françaises. Ceci n’est que renforcé par la privatisation progressive du logement public. Au début des années 1990, les municipalités ont commencé à vendre leurs immeubles, surtout à leurs occupants mais aussi à des bailleurs privés, tandis que les sociétés immobilières municipales ont perdu tout soutien financier du gouvernement. Avec la dérégulation des prix de transfert et l’inflation de ceux des terrains urbains, il n’y a pas le moindre intérêt économique à construire pour la location. Le modèle suédois du logement tend ainsi vers un système marchand sans dispositifs de logement social. Ici encore, certains éléments de ce qui reste de la régulation étatique ont pour conséquence une régulation de l’exclusion ou une exclusion par la régulation : le caractère extrêmement rigide du système de rétribution des logements à louer, tout comme les lois strictes qui régissent la sous-location, écartent du marché formel du logement tous ceux qui n’ont pas d’emploi stable, des économies ou des parents propriétaires.44)B. Christophers, « A Monstrous Hybrid: The Political Economy of Housing in Early Twenty-first Century Sweden », New Political Economy, DOI: 10.1080, 2013, p. 12-22. C’est ainsi que, dans les quartiers comme ceux de Herrgården à Rosengård ou de Risingeplan à Tensta, les « programmes million » (miljonprogrammen), de monuments de l’identité ouvrière qu’ils étaient, sont devenus des marchandises comme les autres, vendues et achetées sur le marché des immeubles pour la location. Ici, il n’y a pas une production mais une dégradation de l’espace. Le logement ne fonctionne pas comme une composante essentielle de la reproduction du travail, comme à l’époque du mouvement ouvrier ; il existe purement et simplement comme une source de rente, ce que le moisi et les cafards rappellent quotidiennement aux habitants.

Dès lors, ce n’est pas l’emplacement de la « banlieue » qui fait d’elle ce qu’elle est ; ce qui est déterminant, c’est qui y vit et sous quelles conditions. Un simple aperçu des plans de ces villes suffit pour voir que des « périphéries urbaines » comme celles de Rosengård, Backa, Gottsunda, Husby, Tensta et de Rinkeby ne sont pas si « périphériques ». En partant du centre, on peut souvent s’y rendre en métro ou en bus en 15-20 minutes, et le paysage urbain qu’ils offrent n’est pas si différent de celui des quartiers plus aisés qui vont simplement sous le nom de « Stockholm », « Göteborg » ou « Malmö ». La distance qui les sépare est avant tout d’ordre psychologique ; « psychologique » non pas au sens où ceci s’opposerait au « géographique », mais au sens de l’espace tel qu’il est vécu. En suédois, la notion même de « banlieue » (förorten) est devenue le terme générique pour tout ce qui est perçu comme marginal, c’est-à-dire avant tout les immigrés mais aussi, comme on a pu le voir, les personnes en congés maladie à longue durée, les anciens détenus, les préretraités ou les retraités malades (notamment l’homme de 69 ans sur lequel la police a tiré une douzaine de fois), et ainsi de suite. C’est un lieu auquel on est « forcé » dans la mesure où le processus de la gentrification est un processus coercitif qui matérialise les frontières de classes entre les citoyens blancs du centre et les sujets racialisés de la banlieue, venant ainsi ancrer matériellement le processus de racialisation. Pourquoi pas faire passer une autoroute à travers Husby, Tensta et Rinkeby, alors qu’à quelques kilomètres de là, on construit des appartements de luxe comme ceux de Kista Torn ? Étant donné que la discipline du marché, actualisée par la police et matérialisée par la banlieue, est ce qui constitue le sujet étranger, celui dont il suffit de regarder l’adresse pour en faire la cible privilégiée de contrôles et de mesures disciplinaire, il n’y a rien d’étonnant à ce que les quartiers comme ceux de Herrgården ou de Husby soient des lieux que les habitants ont tendance à quitter s’ils obtiennent un emploi stable ou s’ils commencent à étudier.

Malgré toute cette galère, ou peut-être justement sur cette base, une identité se forme dans ces banlieues, dont les paroles de rap sont l’expression la plus évidente avec leurs références au « béton » (betongen) et au « quartier » (orten). On a ici la seule explication possible du fait que les activistes de Tensta à Stockholm et ceux de Herrgården à Rosengård puissent s’identifier en tant que « locataires » cherchant à initier un dialogue avec les « sociétés immobilières » ou encore, dans certains cas, la « municipalité » ou « l’État ». En effet, les émeutes n’ont commencé que quand les activistes du « Futur de Risingeplan » ou ceux qui occupaient le local au sous-sol à Herrgården avaient été systématiquement ignorés par les sociétés immobilières, les communes ou les associations de locataires. Et, justement, les émeutiers ont eux aussi pris les bureaux de ces mêmes « sociétés immobilières » pour cible de leurs pratiques d’incendie volontaire, de sabotage ou, parfois, de pillage. Les revendications communes des activistes et des émeutiers mettaient l’accent sur la baisse des loyers ou sur la préservation ou l’amélioration des infrastructures.

L’identité qui se créée dans ces luttes est une identité syncrétique qui se fonde sur les conditions communes de la discipline. Ce n’est pas l’identité ouvrière homogène fondée sur l’ouvrier masculin, blanc et qualifié. Certes, les banlieues de Husby, Tensta, Rinkeby, Herrgården, Backa, et ainsi de suite rassemblent en eux-même des centaines de langues et d’histoires, et c’est bien ici qu’est né le fameux dialecte du Rinkebysvenska (le suédois de Rinkeby). Mais les pratiques menées collectivement par des collégiens et des lycéens, des étudiants et des jeunes chômeurs, des travailleurs adultes et des personnes âgées ne se mettent en place que lorsqu’un certain élément du quartier est attaqué par quelque chose qui est vu comme étranger au quartier. Que cette identité syncrétique soit fondée sur les conditions communes de la discipline présuppose qu’elle n’existe que dans et par ses divisions internes. Produite historiquement dans la restructuration et maintenue comme telle par les processus de racialisation, de contrôle et de ségrégation, la polarisation est un moment constitutif du rapport de classe contemporain ; dès lors, les divisions internes au prolétariat sont tout aussi déterminantes que le rapport travail-capital. Ceci ne signifie pas pour autant que la division essentielle en question soit de nature sociologique, et qu’elle opposerait un groupe statique et clairement délimité d’ « activistes » à un autre groupe d’ « émeutiers ». Nous savons que les membres de Megafonen, Pantrarna et d’autres organisations dont il a été question vivent dans et viennent des mêmes banlieues que les émeutiers. Il s’agit bien plutôt de souligner qu’il existe des division internes parmi ceux qui vivent dans les banlieues, et que les différents pratiques et discours des sujets spécifiques qui se constituent dans les luttes expriment ces divisions internes.

4. Le langage des émeutes

C’est ici que le rapport entre émeute et activisme, et sa signification pour la période actuelle, trouvent toute leur importance. La constitution, sous les mêmes conditions, de pratiques émeutières d’une part, et de nouvelles formes d’activisme de l’autre, doit nous conduire à interroger les méthodes et les perspectives qui leur correspondent.

Penchons-nous d’abord sur la nature du rapport entre émeute et activisme. Dans la période actuelle, l’activisme a-t-il la possibilité de transposer les émeutes dans son propre langage positif, c’est-à-dire dans sa propre tendance à affirmer la possibilité d’un dialogue et d’un futur dans le cadre de notre société ?

Avant de commencer à répondre, il faut insister sur le fait que cette question correspond à une situation historique inédite. Les émeutes n’ont pas toujours été des pratiques séparées des mouvements tendant vers l’intégration sociale. Pour s’en convaincre, on peut prendre l’exemple des émeutes de Möllevången à Malmö en 1926, qui ont éclaté dans le contexte d’un conflit entre grévistes et non-grévistes. Dans une certaine mesure, les pratiques violentes de ces émeutes, y compris celles consistant à se confronter à la police, ont pu être légitimées et défendues par les institutions de l’identité ouvrière, notamment par le journal Arbetaren (« Le travailleur »). De plus, ces émeutes furent un aiguillon pour le dialogue, puisque de nombreux travailleurs de la ville ont, par la suite, activement participé à une grande manifestation non-violente dont l’organisation était centralisée. Les émeutes pouvaient ainsi d’emblée être socialement intégrées, et ce parce que les pratiques qui les animaient, contrairement à celles de nos jours qui sont souvent le fait de communautés épisodiques et éphémères, sont nées d’une identité ouvrière émergeante et de plus en plus institutionnalisée.45)Pour un récit riche et détaillé de ces émeutes, voir S. Nyzell, ”Striden ägde rum i Malmö”. Möllevångskravallerna 1926. En studie av politiskt våld i mellankrigstidens Sverige, Malmö, Malmö Högskola, 2009, p. 56-74 et p. 280-292.

Autre précision : en soulevant la question de la possibilité de l’intégration des émeutes dans la période qui est la nôtre, nous ne sous-entendons pas pour autant que ces émeutes seraient à présent « extérieures » à la société, qu’elles seraient en quelque sorte immunes à la récupération ou moins en proie aux « illusions » de cette société. Non, il faut entendre par là que ces pratiques qui consistent à attaquer ses propres conditions de vie, et qui posent l’appartenance de classe racialisée comme quelque chose d’étranger, sont impossibles à intégrer en tant que telles. Le représentant d’un parti politique, d’un syndicat ou d’une quelconque institution établie ne peut pas « organiser » ou « coordonner » l’incendie volontaire de postes de police ou le sabotage d’infrastructures, et ce simplement parce qu’un tel représentant incarne la société même que ces pratiques attaquent, et que son existence en tant que représentant présuppose celle de l’administration urbaine, du contrôle policier – bref, celui du clivage entre citoyens sociaux et « marginaux ».

C’est pourquoi l’activisme qui, tout en dénonçant le fonctionnement de l’État et de ses institutions veut défendre ce qui lui apparaît comme les restes du mouvement ouvrier, danse sur la corde raide : il cherche à représenter un élément de cette société pour lequel cette même société est quelque chose d’étranger. Défendre les émeutes revient pour l’activisme à s’abolir en tant que représentant socialement reconnu ; ne pas les défendre revient à se ranger du côté du reste de la société et à les réprimer. Dès sa conférence de presse tenue la veille même du premier jour des « émeutes de Stockholm », Megafonen s’est vu traiter de cause, de renforcement, de directeur ou de médiateur des émeutes ; autrement dit, dans tous les cas, on s’est rapporté à Megafonen comme à un représentant des émeutes. Même les partis en opposition à la coalition de droite au pouvoir n’ont réagi que 24 heures plus tard. Au second jour des émeutes, Megafonen s’est déjà prononcé à leur sujet. La rapidité de ces réactions suffit à montrer à quel point Megafonen est enraciné dans Husby et ses environs ; sans un tel enracinement, l’organisation n’aurait pas eu la confiance requise pour faire des déclarations sur les événements sur place et sur le vif. Bien que Megafonen déclare comprendre les problèmes sociaux qui sous-tendent les émeutes, « Megafonen ne met pas le feu au quartier », parce que l’organisation vise les « changements sur le long terme », la « résistance constructive » et la « rénovation sociale ».46)Megafonen, « Vi startar inga bränder », Aftonbladet, 24.05.13, <http://www.aftonbladet.se/debatt/article16834468.ab>. Le texte a été traduit en anglais et peut être lu ici : <https://libcom.org/news/megafonen-we-dont-start-nop-fires-26052013>. En d’autres termes, et c’est devenu un cliché répandu dans la gauche suédoise, Megafonen comprend la rage des émeutiers, mais estime qu’ils devraient l’exprimer différemment. La déception, nous dit-on, doit être retournée en quelque chose de progressif. En mettant en avant l’idée qu’il convient de canaliser le malaise d’être ce que l’on est dans cette société, Megafonen est comme la réflexion inversée de certains révolutionnaires qui, tout en saluant le « potentiel de violence » des émeutiers, condamnent le fait qu’ils s’en prennent à leurs propres conditions d’existence (les écoles, les magasins du quartier, les immeubles, etc.). Dans un cas comme dans l’autre, on présuppose que, sous les pratiques de l’émeute, il y aurait comme une force en puissance dont il s’agirait de réorienter le cours. La tâche de l’activiste, sujet actif, est alors d’organiser cette force en puissance, objet passif. Du point de vue de cet activisme, un mouvement politique cohérent doit donc venir se substituer aux pratiques autodestructrices de l’émeute.

Mais si l’on devait prendre au sérieux la constitution sociale des banlieues, il apparaît qu’on ne peut désapprouver de la forme de l’émeute sans en même temps dénoncer son contenu. Le sujet des émeutes n’est ni plus, ni moins que ses pratiques. La forme n’est pas un ensemble de mécanismes possibles (l’émeute ou la « résistance constructive ») que l’on pourrait séparer de son moteur (la rage due à ses conditions de vie). Les propagateurs auto-proclamés de l’Organisation demeurent aveugles au fait qu’on ne peut réduire la question à l’opposition entre Organisation et Non-Organisation (c’est-à-dire, de leur point de vue, eux-mêmes et les émeutiers), mais qu’on a affaire à deux formes d’organisation différentes, et donc aussi à deux différents contenus organisés dans et par ces formes. D’un côté, il y a les émeutes, qui sont organisées par ceux à qui la société apparaît comme une force extérieure. Nous avons bien dit « organisées », car bloquer des voies, se procurer des pavés, créer des groupes pour chercher des munitions et d’autres pour le dépistage, sont des pratiques qui exigent que l’on se coordonne, et maintenir ses pratiques en vie malgré une présence toujours accrue des patrouilles de la police implique que l’on connaisse toutes les cachettes et les raccourcis de son environnement. Le contenu de ces pratiques consiste à troubler l’ordre ; leur forme est dans la communauté éphémère ainsi crée. De l’autre côté, le mouvement politique cohérent est organisé par ceux qui voient toujours un avenir dans cette société, ou qui se construisent un tel avenir sur un plan subjectif, même s’il paraît concrètement impossible compte tenu des conditions actuelles. Cet avenir, c’est celui d’une reconstruction de l’État-providence. C’est ainsi qu’à Stockholm, Megafonen a mis en place une caisse de solidarité pour ceux dont une voiture non assurée aurait été incendiée pendant les émeutes. De même, l’organisation a soutenu les « gardes civiques » qui aidaient les pompiers à éteindre les feux ou qui aidaient la police à faire rentrer les jeunes émeutiers chez eux. Le contenu de ces pratiques est la conduite civique ; leur forme est dans l’intégration sociale ainsi mise en avant.

Avec cette distinction entre deux formes et deux contenus d’organisation, il ne s’agit pas de cracher sur les activités comme celle de l’aide aux devoirs, des conférences indépendantes, et ainsi de suite, activités qui rendent la vie moins dure pour de nombreux jeunes banlieusards. Il s’agit d’attirer l’attention sur leurs horizons respectifs, c’est-à-dire de faire apparaître l’idée de la transformation sociale qu’ils présupposent. Dans les termes de Megafonen, cet horizon est celui d’une ville « plus unie » (il s’agit de Stockholm).47)Megafonen, ‘Järvalyftet är ingen bra förebild’, Svenska Dagbladet, 04.05.2012. Ceci fait écho à la perspective sociale-démocrate d’une société unifiée. Ainsi, le contenu et la forme de ces activités en font des dispositifs pour une régulation sociale réinventée. C’est déjà ce qu’elles tendent à devenir dans les pratiques quotidiennes qu’elles mettent en place. À Göteborg, Pantrarna projette même de monter des formations professionnalisantes dans les secteurs en manque de main d’œuvre. À une époque où le welfare est devenu une marchandise publique, ce type d’activisme a tendance à prendre en charge les fonctions jadis assurées par l’État. Il tend à faire un travail non rémunéré pour la commune, et à présenter ceci comme une émancipation sociale.

De ce point de vue, il semblerait que l’activisme puisse transposer les émeutes dans son propre langage positif, mais ce seulement en remplaçant les pratiques de l’émeute par celles de l’intégration sociale. La nature du rapport entre émeute et activisme est donc celle d’une incorporation, d’une activité consistant à transformer le contenu de l’émeute afin de lui donner une forme socialement reconnaissable.

Mais, notre description des émeutes en Suède l’a révélée, l’activisme et les émeutes ne peuvent pas être réduites à l’opposition entre réforme et révolte, comme s’il s’agissait de deux entités nettement distinctes. Des revendications peuvent s’exprimer dans les émeutes, et les émeutes naissent souvent d’une politisation qui est l’œuvre de l’activisme. On ne peut donc pas se contenter d’envisager la question de la possibilité de l’intégration de l’émeute uniquement du point de vue du langage positif de l’activisme. Ce langage positif n’est pas une propriété inhérente à l’activisme ; les émeutes peuvent aussi en participer.

Si ce langage positif, celui qui affirme qu’un dialogue et un avenir sont possibles dans notre société, ne se limite pas à l’activisme, la question du rapport entre émeutes et activisme doit nous conduire à considérer les différentes expressions de ce langage. Comment s’exprime-t-il dans les émeutes et comment s’exprime-t-il dans l’activisme ?

Dans le contexte suédois, les émeutes ne sont pas intrinsèquement destructives. Même du point de vue conséquentialiste, qui revient souvent à dire que « les émeutiers ne se font que du mal à eux-mêmes »,48)À titre d’exemple, voir l’éditorial du quotidien suédois Svenska Dagbladet du 21 mai 2013. on peut voir les émeutes comme une modalité de revendication. Que les principales sociétés immobilières de Herrgården à Rosengård (Newsec et Contentus) se soient enfin lancées dans la rénovation des immeubles moisis pendant le printemps qui a suivi les émeutes ; qu’un nouveau terrain de sports avec de plus longues horaires d’ouverture ait été construit ; que l’on ait, dans certains cas, fait le choix de baisser les loyers de 25% – tout ceci signifie sans aucun doute que les revendications explicitement formulées pendant l’occupation initiale, ainsi que les revendications que les politiciens locaux, les travailleurs municipaux et la direction des sociétés immobilières projettent sur les actes des émeutiers, ont été satisfaites. Il en va de même à Stockholm où, après les événements à Risingeplan en avril 2013, la société immobilière Tornet a renoncé à son projet de construire 167 nouveaux bâtiments.49)Tornet avait initialement prévu de construire trente appartements avec terrasses privées, mais aussi d’ajouter de nouvelles structures à des bâtiments existants (de nouveaux édifices, des balcons vitrés), ce qui aurait exigé la démolition de quatre immeubles à trois étages près d’un parc du quartier. Selon le directeur de la société, la raison en était que « [n]ous devons initier un dialogue raisonnable avec les habitants, et mettre fin aux menaces contre nos employés. »50)J. Edström, « Tornet till reträtt efter protesterna », Mitt i Tensta-Rinkeby, 24.04.2013, p. 4. Le week-end d’avant, le bureau administratif local de Tornet avait été incendié.

En incendiant et en revendiquant en un seul et même acte, il semblerait donc ici que l’émeute tende à incarner le langage positif du dialogue et de l’avenir. C’est une forme de destructivité constructive. Dans la situation suédoise, on pourrait se demander s’il ne s’agit pas là d’une nouvelle forme de négociation sociale. Évidemment, ce ne serait pas la négociation sociale à organisation centralisée propre au mouvement ouvrier suédois. On a vu quelles sont les modes différenciés et polarisés de représentation politique qui ont pris la place des normes universelles et inclusives qui caractérisaient la représentation politique dans le régime social-démocrate d’après-1945. Si l’on s’en tient à la situation spécifique des banlieues suédoises, il s’avère que la racialisation de certains prolétaires va de pair avec celle du contrat politique. Pour les émeutiers qui non seulement sont à la pointe du processus de déessentialisation du travail, mais qui sont aussi le plus directement exposés au contrôle et à la gentrification, la négociation sociale ne peut certainement pas être une affaire de citoyens cherchant à être reconnus comme sujets politiques. La négociation qui est la leur ne peut s’exprimer qu’à travers des conflits intenses qui doivent bientôt mourir, car ce que les émeutiers rejettent dans leurs actes est l’existence même de cette représentation politique dont ils sont habituellement exclus. Le temps d’une émeute, pendant de courtes périodes, les émeutiers suscitent des débats politiques et médiatiques sur leurs conditions de vie ; ils obtiennent par la force une amélioration de certains aspects de leur reproduction (le logement, les infrastructures, etc.) ; sur ce laps de temps limité, on pourrait même dire que les émeutiers en viennent à constituer une classe, non au sens objectif de la détermination par les rapports de production, mais au sens où il se reconnaissent comme un collectivité politique fondée sur des phénomènes qui n’étaient pas auparavant compris dans ces termes : répression, pauvreté, haine de la police, etc. C’est en même temps la limite des émeutes. Elles en viennent ainsi à former une « question » spécifique « des banlieues », une maladie inguérissable dont on ne fait que soigner les symptômes par des changements occasionnels et surtout par le contrôle constant. En Suède, les stratégies policières ne se sont pas focalisées sur les arrestations mais sur le rétablissement de l’ordre en s’aidant des tendances pacificatrices des banlieues.51)À Rosengård à Malmö, en 2009, au moment où les troubles tendaient à devenir un fait de la vie quotidienne, la police a mis en place une nouvelle stratégie. Les flics doivent désormais arborer des uniformes moins conséquents, et viser à établir un contact agréable et intime, le tout pour « être sur place et éviter que la situation ne dérape ». Plus concrètement, tous les officiers des périphéries de la ville qui ne sont pas engagés dans des situations d’urgence doivent constamment patrouiller les rues de Rosengård, tous les jours de la semaine. Pour ce qui est des « émeutes de Stockholm », il est remarquable que sur les 29 personnes ayant été arrêtées, seules trois ont été condamnées. Voir « Få dömda för Stockholmsupplopp », Svenska Dagbladet, 29.07.2013. Précisément parce que les émeutes tendent à devenir un fait quotidien dans certaines banlieues, le cours normal de la société capitaliste n’en est pas ébranlé, même pas au niveau de sa reproduction. Cette société suit son cours non pas malgré les émeutes, mais avec elles.

C’est ainsi qu’en Suède, les émeutes pénètrent le mouvement organisé autour du langage positif de la négocation sociale. Mais elles le font en se réappropriant le langage revendicatif qu’elles transforment en une lutte plus conflictuelle et plus large. À Rosengård, les émeutes émergent comme la prolongation même d’une occupation construite sur des revendications spécifiques, mais en rupture avec le mode de négociation civique initial, de par ses attaques directes des forces tenues pour responsables de l’expulsion (les sociétés immobilières et la police). À Risingeplan, dans les mois précédant les « émeutes de Stockholm », l’émeute émerge à l’intérieur même de la campagne comme une modalité de revendication plus agitée, la revendication par l’incendie, pour exiger une baisse très conséquente des loyers, c’est-à-dire bien plus qu’une énième enquête de l’association des locataires. Le langage positif du dialogue et du futur existe bel et bien dans l’émeute, mais ce en tant que revendication de solutions instantanées à des problèmes pratiques, et non pas en vue d’une société unie ou d’une social-démocratie 2.0.

Mais en Suède, il faut aussi voir les choses sous l’aspect opposé. On ne peut pas se contenter de dire que l’émeute pénètre le mouvement, car c’est aussi le mouvement qui, dans ses efforts pour en devenir le représentant, tend à pénétrer l’émeute. On a pu voir comment des organisations telles que Megafonen et Pantrarna entretiennent un rapport d’incorporation aux émeutes. En couvrant certains coûts symboliques desdites victimes de la destruction émeutière ou en se chargeant de la formation professionnelle des jeunes, elles affirment la possibilité d’une coalition, ici et maintenant, de tous les éléments antagoniques de la société civile. Se constitue ainsi un sujet qui cherche à être « politique » dans le sens où ses pratiques visent à organiser la rencontre harmonieuse de ceux qui, dans la vie quotidienne, n’existent que dans les rapports de classes racialisés que la société capitaliste présuppose. Dans l’activisme, le langage positif prend donc aussi la forme de revendications, mais sa manière de revendiquer se fait suivant la logique de l’intégration.

Ceci renvoie à une tendance plus générale. Les émeutes de Copenhague52)Ce qui mit le feu aux poudres dans le cas de Copenhague fut le meurtre d’un jeune homme d’origine palestinienne dans le quartier de la ville nommé Nørrebro. Dans le cadre d’un contrôle policier du 8 décembre 2007, un flic l’a poussé et lui et ses collègues ont continué de le frapper à coups de bâton alors même qu’il était par terre. Du 9 au 16 février 2008, environ trente voitures et dix écoles ont été incendiés dans plusieurs villes danoises, surtout à Copenhague et à Århus, mais aussi à Slagelse, Ringsted, Kokkedal, Nivå, Birkerød, Albertslund, Tingbjerg et Kalundborg. Voir K. Ingemann, « De nye kampe for anerkendelse », 23.06.2011, <http://modkraft.dk/node/15698> de l’hiver 2007, par exemple, ont abouti à la publication, dans le quotidien important Politikken, d’une lettre ouverte signée « Les gars du cœur de Nørrebro » (Drengene fra Indre Nørrebro). Écrite à plusieurs mains par des émeutiers et par un jeune travailleur d’un foyer socio-culturel, la lettre fait le récit de l’expérience quotidienne que font ces jeunes de contrôles policiers et de brutalité policière. Un certain policier a même été licencié après les événements et, par la suite, des rencontres réunissant la police, le jeune du foyer socio-culturel ainsi que quelques émeutiers et leurs parents ont été tenues à Nørrebro. Plus récemment, ce sujet politique s’est faufilé jusque dans les parlements européens. En Grèce, par exemple, Syriza se profilait dans les premiers jours des émeutes de décembre 2008 comme le seul parti qui considérait que les émeutiers, que ce soit en occupant des universités, en saccadant des magasins ou des stations de métros, ou en se confrontant à la police, le faisaient parce qu’ils étaient sans avenir. Six ans après, il s’avère que le simple fait de reconnaître ce manque d’avenir implique que c’est l’État et l’économie socialiste qui doit l’offrir aux émeutiers.

5. Mouvement et explosion

La spécificité des émeutes en Suède, c’est qu’elles émergent dans la défense de l’infrastructure des banlieues, tandis que celles d’Athènes en 2008 et de Londres en 2011 furent, elles, déclenchées non par des activités de défense du welfare, mais par des meurtres policiers. On voit ainsi que la crise actuelle du capital restructuré se développe dans des temporalités différenciées. En Suède, il n’y eut pas de dépenses publiques majeures ni de mesures d’austérité après la crise de 2008, et ce parce que pendant la crise financière de 1990-1994, l’État avait déjà mis en place des politiques monétaires agressives et une politique de crédit plutôt conservatrice. C’est pourquoi l’État-providence suédois restructuré contient, dans une plus large mesure que des pays comme la Grèce ou l’Angleterre,53)L’Angleterre est sans doute plus proche du cas de la Suède, même si des mesures d’austérité intenses et prolongées ont transformé son welfare de façon plus radicale qu’en Suède. Pendant et après les émeutes de 2011, les questions de logement, de foyers socioculturels etc., ainsi que celles des rapports de race et du comportement de la police furent au centre du débat public. De plus, il y a eu beaucoup de luttes sur le logement public et sur le coût du logement en Angleterre dans ces dernières années, surtout à Londres. Mais en Grèce, le « welfare » est davantage médiatisé par des relations familiales au sens large ainsi que par la petite propriété privée, le clientélisme et un large secteur public dysfonctionnel à faible intensité de main-d’œuvre et à faible productivité. quelque chose à défendre, à savoir des prestations sociales qui se matérialisent notamment dans le logement et l’infrastructure (souvent sur la base de la relation particulière entre marché et État décrite plus haut). En Suède, donc, le rapport entre émeutes et activisme n’a rien du rapport ouvertement conflictuel que l’on a pu voir en France pendant le mouvement anti-CPE en 2006. Des émeutiers des banlieues parisiennes ont alors littéralement attaqué les manifestations et les assemblées générales étudiantes en mettant des voitures à feu ou en cherchant la confrontation, toujours en rupture avec les pratiques revendicatrices des étudiants.54)Alors qu’à Paris, la rencontre entre émeutes et activisme était de fait la rencontre entre deux mondes séparés, celui des banlieusards et celui des étudiants, les activistes de Megafonen, Pantrarna et ainsi de suite viennent des mêmes banlieues que les jeunes émeutiers racialisés. En Suède, le langage des revendications anime aussi bien l’activisme que les émeutes même si, dans ce dernier cas, les revendications en question peuvent simplement avoir été attribuées aux émeutes par des politiciens, des travailleurs municipaux ou des directeurs de sociétés immobilières. Bien sûr, toute revendication a sa spécificité, de telle sorte que les revendications agitées des émeutiers, « baissez les loyers ! » ou « solidarité avec nos frères ! », ne sont pas celles, plus générales, d’organisations comme Megafonen qui réclament le welfare et la démocratie. Mais ces deux types de revendication émergent bien dans la même situation. La défaite progressive des syndicats fortement centralisés qui étaient les médiateurs principaux de toute négociation sociale a laissé un vide, vide qui ne peut être remplacé que par des modes d’organisation que nous pouvons qualifier d’immédiats, au sens où ils ne sont pas intégrés à une quelconque institution socialement reconnue.55)Dans la retombée des émeutes de Stockholm de 2013, une sorte de chasse aux sorcières dominait les débats publics où les récits les plus incohérents pouvaient coexister. C’est ainsi que Megafonen fut accusé d’avoir directement contribué à l’éclatement des émeutes en appelant à une manifestation contre la violence policière, tandis qu’un article de blog décérébré, dans lequel le journaliste Joakim Lamotte racontait que les émeutes elles-mêmes furent initiées par des journalistes (autres que Joakim Lamotte, cela va de soi) payant les jeunes des quartiers pour mettre des voitures à feu, devint vite une véritable rumeur. On constate donc que le vide que nous tentons de décrire, et l’absence d’institutions de lutte reconnues qu’il implique, a également des répercussions sur le plan idéologique. Ceci ne signifie pas que les système d’idées sont une chose du passé, mais que les pratiques en rupture avec le cours normal de la vie quotidienne ne peuvent même pas être perçues par la conscience commune où elles ne font l’objet que de projections paranoïaques et de refoulements nerveux. Les formes de cette immédiateté varient, allant des tentatives de remplir ce vide en prenant en charge les fonctions abandonnées par l’État aux mesures directes pour braver ce vide en s’attaquant à ce qui est identifié comme la cause de son dénuement. C’est ainsi qu’en Suède, la défense de prestations sociales peut catalyser des émeutes ; c’est ainsi que les actes d’incendier et de revendiquer peuvent coïncider.

Mais les pratiques de l’incendie et de la revendication ne peuvent pas coexister de façon harmonieuse. En incendiant l’infrastructure même de leur propre reproduction et en revendiquant en même temps l’amélioration des conditions de leur reproduction, les émeutieurs agissent contre et pour leur existence dans cette société. Leurs pratiques tendent ainsi à creuser un écart entre leur constitution en tant que prolétaires racialisés dans leur rapport au capital, les processus qui déterminent leur situation spécifique, et leur reproduction en tant que prolétaires racialisés au sein du capital, les processus qui perpétuent ce qu’ils sont dans cette société.56)On peut trouver cette distinction entre constitution et reproduction dans l’un des nombreux développements du concept d’écart dans « Théorie de l’écart », Théorie Communiste no 20, septembre 2005, p. 11. Ces actes qui creusent un écart entre, d’un côté, la constitution de ce que l’on est dans cette société et, de l’autre, la reproduction de cette existence n’ont rien de révolutionnaire en eux-mêmes. Elles ne font précisément que révéler un écart entre cette constitution et cette reproduction, sans pour autant parvenir à défaire leur rapport interne. De ce point de vue, il n’y a pas de raison de penser que la simple révélation de cet écart ne puisse être intégrée à la reproduction du capital. Nous avons vu comment à de rares occasions la révélation de cet écart a pu être représentée politiquement non comme ce qui creuse un écart entre la constitution et la reproduction de la classe, annonçant une rupture avec les rapports de production existants, mais comme le signe de l’inadéquation de cette constitution et de cette reproduction, et donc comme une exigence d’intégration sociale, une exigence d’une formation et d’un poste pour les « exclus » mécontents de leur situation d’ « exclus ». Ainsi, les groupes ou partis activistes qui se donnent pour les représentants des émeutiers ne sont pas les acteurs d’une « récupération ». Ils émergent à partir de la limite même des émeutes qui réside en ce qu’elles sont des émeutes propres aux « banlieues » ; autrement dit, ils émergent à partir du confinement social et géographique des émeutes à ceux qui sont étrangers au marché.

Eu égard à l’avenir proche, le rapport entre émeutes et activisme que nous avons essayé de dépeindre nous permet de formuler deux questions.

La première question concerne la tendance de l’activisme à constituer un mouvement politique cohérent cherchant à intégrer les émeutiers. En Suède, c’est le cas de Megafonen et de Pantrarna. En essayant de produire un mouvement politique cohérent, ces organisations émergent en réponse aux pratiques de l’émeute. Mais dans cette réponse, le caractère étranger de l’appartenance de classe racialisée est représenté comme un écart vis-à-vis d’une norme politique, norme qui est souvent celle de l’État-providence du mouvement ouvrier. Ces organisations traitent de l’exploitation et de la domination raciale comme quelque chose que l’on pourrait transformer par la redistribution des richesses existantes. Pour elles, l’économie n’est pas constituée dans et par la polarisation de la classe et la racialisation ; dans son essence, elle serait neutre. Ceci les conduit à représenter les émeutes comme la preuve vivante de la nécessité d’intégrer les identités dénigrées, identités qui seraient seulement bloquées par la discrimination opérée par les détenteurs de pouvoir. On a pu voir une tendance similaire à Ferguson ces derniers mois, en particulier dans l’ancienne génération de militants, ceux qui mettent en avant la nécessité pour les noirs d’agir comme de bons citoyens afin d’être traités comme de bons citoyens. Pour eux, la citoyenneté n’est pas constituée comme l’exclusion structurelle des noirs du monde des blancs ; dans son essence, elle serait ouverte à tous. Comme nous l’avons souligné plus haut, ces acteurs émergent de la limite même des émeutes, en présentant la « marginalité » des émeutiers comme un état passif sans pouvoir d’agir. Il faut garder à l’esprit que cette tendance contient un moment hautement répressif, car en affirmant que les identités doivent être intégrées, ou que nous devrions agir comme de bons citoyens, elle affirme la nécessité de pacifier le mouvement afin de produire un sujet politique rassemblé. En Suède, ceci prend constamment la forme d’une différenciation entre, d’une part, les émeutiers, qualifiés de « gangsters criminels », de « lanceurs de pierres », ou pourquoi pas d’« activistes professionnels » (sic)57)« Polis misstänker ”yrkesaktivister” », Svenska Dagbladet, 25.05.2013. venus d’autres quartiers et, d’autre part, les gens du quartier, ceux qui « travaillent dur » ou qui « gèrent des boutiques », les « citoyens », etc. Cette classification est en même temps une exclusion des pratiques des émeutiers. En effet, le sujet politique rassemblé ne tolère pas de luttes internes comme celles qui apparaissent dans les « banlieues » suédoises et à Ferguson, luttes opposant le prolétariat indépendant (les propriétaires de petits commerces, de restaurants, etc.) aux prolétaires plus jeunes. Il n’y a donc pas à s’étonner qu’il soit du côté des « patrouilles civiques » à Stockholm, du nettoyage post-émeute à Londres ou, plus récemment, des Oath Keepers à Ferguson. D’où la question : cet activisme peut-il faire des pratiques de l’émeute une nouvelle force de négociation sociale, qui s’apaiserait dès que ses revendications seraient satisfaites ? Les événements récents en Grèce avec Syriza et en Espagne avec Podemos en sont peut-être déjà le signe.58)N’oublions pas pour autant l’énorme fossé qui sépare l’Europe du Nord de l’Europe du Sud. En Europe du Sud, même les populations « majoritaires » ont subi une paupérisation profonde, en Grèce et en Espagne plus encore qu’en Italie et au Portugal. En Grèce, par exemple, le taux de chômage des jeunes est de 57,3 % ; en Espagne, il est de 54,9 % ; en Italie, 41,8 % ; au Portugal, 34,8 % (voir « Table 1: Youth unemployment figures, 2011-2013Q4 (%) », dans l’article Eurostat « Unemployment statistics », <http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Unemployment_statistics#Youth_unemployment_trends> [consulté en novembre 2014]). C’est dans ce contexte que la Grèce et l’Espagne assistent à la montée des forces de la gauche « radicale », tandis qu’en France, en Grande-Bretagne et en Suède, c’est la droite populiste anti-immigration qui a le plus de succès. Si c’est le cas, sur quelle base cette intégration sociale se produit-elle, autrement dit : quel est son rapport interne au capital et à l’État ?

La seconde question concerne la tendance des émeutes à prendre la forme d’explosions sociales. L’inarticulation des émeutes, c’est-à-dire leur caractère diffus et éphémère, leur refus de tout dialogue civique, leurs revendications agitées quand il y en a, doit être traitée pour elle-même et non pas simplement comme le symptôme d’une incapacité à s’exprimer comme il se doit. En effet, dans la situation actuelle, les émeutes ne peuvent pas s’articuler en tant qu’émeutes, et ce pour deux raisons. D’abord, il n’y a pas d’espace pour une quelconque délibération, surtout dans une période où la seule nécessité du capital est de mener la restructuration à bien. Ensuite, le développement de cette restructuration présuppose que le prolétariat soit structurellement exclu de la table de négociation collective. Les émeutes sont fondamentalement non-relationnelles au sens où, sans qu’il soit extérieur au système, leur rapport à la totalité capitaliste n’est pas directement médiatisé par une quelconque institution socialement reconnue. Par là, les émeutes révèlent clairement que la production de l’appartenance de classe racialisée comme une chose étrangère n’est ni plus, ni moins que sa production comme une chose étrangère. Certes, les émeutes parviennent à transformer la colère accumulée en un événement collectif, ce qui s’exprime ouvertement par le fait que, au cours des émeutes, les habitants d’autres « banlieues » ont rapidement convergé à Husby à Stockholm, ou que des habitants d’autres régions des États-Unis ont rejoint les émeutes de Ferguson. Qui plus est, comme on l’a vu en France en 2005 ou en Suède l’an dernier, les émeutes sont de plus en plus longues et de plus en plus répandues. Mais la communisation, les processus étroitement liés de l’abolition des rapports sociaux capitalistes et de la production de nous-mêmes dans de nouvelles communautés matérielles, ne saurait être une émeute, ni même une émeute généralisée. Comment la limite intrinsèque de l’émeute, son existence en tant qu’émeute, c’est-à-dire comme une explosion sociale, comme l’expression du malaise accumulé contre, mais toujours au sein de, la société capitaliste pourrait-elle être surmontée ? Comme le suggère le rapport entre activisme et émeutes en Suède, ce qui est à surmonter n’est pas la destructivité, pour la création d’un esprit constructif, ni la constructivité, pour libérer la destructivité de ses chaînes. Dans une situation comme celle des banlieues suédoise, il serait d’abord question de surmonter le confinement de l’émeute à la banlieue, ce qui impliquerait bien plus que de brûler les voitures des riches dans le centre-ville. Il s’agirait d’ébranler la géographie de l’accumulation capitaliste, le rapport entre son centre, l’Europe ou le centre-ville, et sa périphérie, l’immigration ou la banlieue. Ceci ne pourrait être produit que dans des luttes internes au prolétariat, parce que s’il y a une chose que les émeutes en Suède peuvent nous apprendre sur la révolution de notre époque, c’est que nous ne pouvons pas espérer que les luttes frappent le capital droit au cœur pour uniquement affecter les capitalistes. En un mot, il n’y a pas de luttes pures.

Zaschia Bouzarri

Novembre 201459)Traduction française : juillet 2015. Merci à Jean et à Patlotch pour leur aide.

zaschia.bouzarri@gmail.com

References   [ + ]

1. Megafonen,« Alby är inte till Salu! » [Alby n’est pas à vendre !], http://megafonen.com/alby-ar-inte-till-salu/ [consulté en novembre 2014], notre traduction.
2. Le récit des émeutes à Rosengård qui suit se fonde essentiellement sur : M. Blaylock, « It takes a nation of millions to hold us back – Rosengård i revolt », Direkt Aktion no 58, août 2009, p. 8-17.
3. « Tredje dagen det brinner », Sydsvenskan, 18.03.2009.
4. Police suédoise, « Historisk tillbakablick » dans Police suédoise, Metodhandbok för samverkan mot social oro, 2013, <https://polisen.azurewebsites.net/index.php/social-oro/historiskt-perspektiv/>. Un camarade qui vit à Backa dit qu’on peut parler d’une certaine « saison » particulièrement riche en incendies et en jets de pierres : c’est la fin des longues vacances d’été, juste avant la reprise des cours. Ceux qui cherchent une raison de ne pas se préoccuper des émeutes, parce que celles-ci ne correspondent pas à l’idée qu’ils se font de l’émancipation des travailleurs, se réfèrent souvent à ce détail pour prouver que les émeutes ne sont qu’une affaire de rage d’adolescents. Mais quand ils invoquent ceci pour ne pas prendre les émeutes au sérieux, ils ne font qu’apporter la preuve de leur propre incapacité à comprendre cette colère même comme quelque chose de profondément social. En effet, quels sont précisément ceux qui passent tout leur été dans la banlieue d’une grande ville, sinon les éléments les plus paupérisés du prolétariat ?
5. S. Berglund, « Backakravallerna började med jeansstöld », Göteborgs-Posten, 30.06.2011.
6. Police suédoise, op. cit.
7. En 2013, cet activisme intense persista, mais non sans difficultés. En mars, à Botkyrka, une banlieue au sud-ouest de Stockholm, la société immobilière municipale Botkyrkagruppen devait organiser une assemblée, non ouverte au public, des acheteurs potentiels des 1300 appartements sur Albyberget. Un rassemblement pacifique contre cette privatisation avec du café et des petits pains à la cannelle se retrouva face à deux fourgons de police, trois flics et un hélicoptère (!). Avant ceci, quelques personnes influentes dans le mouvement de résistance contre ces transformations furent avisées par les travailleurs de la municipalité et les policiers de garder leur politique à l’écart des centres de loisir pour les jeunes, et de ne pas déposer de pétitions dans les bibliothèques locales – autant de signes d’une stratégie de tolérance zéro, souvent motivée par la peur d’une « radicalisation ». Au même moment, la campagne « Alby n’est pas à vendre » (Alby är inte till salu), lancée en opposition à la vente des 1300 appartements sur Albyberget, faisait circuler une pétition afin d’obtenir les 6000 noms nécessaires pour obtenir un référendum sur la question. Mais la liste des 6600 noms ne fut jamais acceptée par la municipalité parce que certains noms étaient considérés comme « indistincts » ou « obsolètes ».
8. R. Djalaie, « Bilbränder byttes mot flygblad och organisering », Norra sidan, 13 avril-17 mai 2013, p. 11.
9. R. Djalaie, « Vi betalar Östermalmshyror i Tensta », ibid., p. 10. Selon les taux de change de Novembre 2014, 1 couronne suédoise = 0,11 € = 0,13 $.
10. J. Edström, « Hyresvärden får dem att se rött », Mitt i Tensta-Rinkeby, 16.04.2013, p. 6.
11. K. Samuelsson, « Hårt kritiserade Tornet stoppar renovering », Hem & Hyra, 17.05.2013.
12. Le compte-rendu des émeutes de Stockholm qui suit est principalement fondé sur un collage de nos propres sources d’une part et, de l’autre, d’articles de journaux et de déclarations faites pendant les émeutes et par la suite. La plupart de ces derniers ont été rassemblées dans la rubrique « Brèves du désordre » du site cettesemaine.free.fr. On peut trouver les articles en question, triés selon la chronologie des évènements, sur http://cettesemaine.info/spip/rubrique.php3_id_rubrique=96.html [consulté en avril 2015].
13. Pour un exposé plus élaboré de la notion d’intégration et de son importance pour la compréhension du capital et de la lutte des classes aujourd’hui, voir Bob, « Taupe, y es-tu ? Le capital restructuré, la lutte des classes et la perspective révolutionnaire », janvier/février 2013, http://dndf.org/?p=12122 [consulté en novembre 2014].
14. J. M. Ryner, Capitalist Restructuring, Globalisation and the Third Way. Lessons from the Swedish Model [La restructuration capitaliste, la mondialisation et la Troisième voie. Ce que le modèle suédois peut nous enseigner], Londres, Routledge, 2002, p. 33.
15. J. Magnus Ryner, ibid., p. 59.
16. L’industrie mécanique devint bientôt la première industrie exportatrice de Suède, mobilisant près de la moitié de la force de travail manufacturière, et contribua à la fabrication d’environ 40 % des exportations suédoises dans la période d’après-guerre. Voir J. M. Ryner, op. cit., p. 69.
17. À cette époque, la Suède avait le taux de naturalisation le plus élevé d’Europe, et une réforme de 1976 accorda aux immigrés le droit de vote aux élections locales ainsi que l’accès aux droits de la citoyenneté civile, politique et sociale.
18. C.-U. Schierup, A. Ålund et L. Kings, « Reading the Stockholm Riots – A moment for social justice » [« Lire les émeutes de Stockholm – Un événement pour la justice sociale ? »], 2014, RACE & CLASS (55).
19. Cette croyance, partagée par les syndicats comme par les employeurs, a profondément influencé l’amendement de 1975 de la politique suédoise d’intégration avec ses principes d’« égalité » par opposition à la division raciale du travail, de « coopération » par opposition au contrôle bureaucratique et de « liberté de choisir » par opposition à la ségrégation. Voir C.-U. Schierup, A. Ålund, « Prescribed multiculturalism in crisis » [« Le multiculturalisme officiel en crise »] dans C.-U. Schierup, A. Ålund, Paradoxes of Multiculturalism. Essays on Swedish Society [Paradoxes du multiculturalisme. Essais sur la société suédoise], Aldershot, Avebury/Gower, 1991, p. 2.
20. J. M. Ryner, op. cit., p. 30 et 93.
21. J. M. Ryner, ibid., p. 49-50.
22. J. M. Ryner, ibid., p. 146-147.
23. J. M. Ryner, ibid., p. 110.
24. « Travailleur immigré » est à prendre au sens du modèle allemand du Gastarbeiter à la même époque. NdA
25. C.-U. Schierup, « The duty to work » [« Le devoir de travailler »] dans C.-U. Schierup, A. Ålund,Paradoxes of Multiculturalism. Essays on Swedish Society, op. cit., p. 25 et 28.
26. C.-U. Schierup, « ”Paradise Lost?” Migration and the Changing Swedish Welfare State » dans C.-U. Schierup, P. Hansen et S. Castles (dir.), Migration, Citizenship, and the European Welfare State. A European Dilemma [« ”Un Paradis perdu ?” La migration et les transformations de l’État-providence suédois », La migration, la citoyenneté et l’État-providence européen. Un dilemme pour l’Europe], Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 196-209.
27. C.-U. Schierup, ibid., p. 214-215.
28. C.-U. Schierup, « The ethnic tower of Babel: political marginality and beyond » [La tour de Babel ethnique : la marginalité politique et son dépassement] dans C.-U. Schierup, A. Ålund, Paradoxes of Multiculturalism. Essays on Swedish Society, op. cit., p. 117, 120, 123, 126.
29. Par « welfare », il faut ici entendre aide sociale au sens large du terme, l’un des sens possibles du terme anglais. NdA
30. En 2006, les coûts individuels de participation au système d’assurance chômage furent différenciés ; 400 000 travailleurs durent se retirer quand leurs coûts triplèrent. À présent, moins de la moitié des chômeurs ont une assurance chômage.
31. M. Bengtsson, « Utanförskapet och underklassen. Mot en selektiv välfärdspolitik », Fronesis no 40-41, 2012, p. 184-185. Notons également que ceci renforce la stigmatisation des sans-papiers en les identifiant comme des criminels.
32. Bien sûr, la trajectoire des couches moyennes dans la restructuration ne fut pas seulement une trajectoire de défaite et de désintégration. En effet, une partie de la population fut à même de bénéficier de la nouvelle économie, à travers l’augmentation de la rentabilité et des occasions de crédit bon marché. Mais ce à quoi nous faisons allusion ici, c’est que la restructuration, avec la désintégration de l’identité ouvrière qui s’en est suivie, est en même temps une énorme transformation sur le plan idéologique, introduisant un nouveau paradigme qui va de pair avec l’individualisation du contrat de travail et le nouvelle forme privée du welfare. Dans ce nouveau paradigme, on peut dire que la culture est essentialisée, puisque certaines caractéristiques culturelles sont attribuées à certaines populations en elles-mêmes. C’est en un sens ce dont quoi le « multiculturalisme » est le nom, y compris dans ses variantes les plus libérales. L’intégration des populations immigrées dans l’économie nationale devient ainsi une question d’adhésion individuelle aux « valeurs » de la nation ou de la civilisation.
33. M. Bengtsson, op. cit., p. 179.
34. Dans la population « majoritaire », la culturalisation des conditions sociales est leur réinvention en tant que nation unifiée à défendre contre l’immigration et ce qui est vécu comme ses sources ; c’est une projection essentialisante. D’autre part, parmi certains immigrés, cette même culturalisation des conditions sociales est le moyen par lequel ils se définissent comme appartenant à une communauté religieuse (le plus souvent l’islam, dans certaines parties de la minorité musulmane diverse) à consolider contre le sentiment d’une décadence généralisée de l’Occident ; c’est une auto-réalisation essentialisante. On voit ainsi qu’en Suède, la destruction de toute intégration sociale assurée et le renforcement de l’attaque des salaires réels et des droits du welfare ont, dans ces deux dernières décennies, sapé les bases d’une communauté sociale unie. Surtout en temps de crise, ceci conduit à l’identification désespérée avec ce qui apparaît comme étant au-delà de l’économie : les valeurs nationales ou la religion.
35. Voir Théorie Communiste, « Le plancher de verre », in Theo Cosme (éd.), Les émeutes en Grèce, Paris, Senonevero, 2009, p. 19-20.
36. Jimmy Bussenius, « Herrgården, Rosengård », <http://www.ateljeerna.lth.se/fileadmin/ateljeerna/Arkitekturteori/Jimmy_Bussenius_Herrgaarden.pdf>
37. Regeringskansliet, Urbana utvecklingsområden: en statistisk uppföljning utifrån sju indikatorer, Arbetsmarknadsdepartementet, 2012, p. 16.
38. C.-U. Schierup, A. Ålund et L. Kings, « Reading the Stockholm Riots – A moment for social justice? », op. cit.
39. C.-U. Schierup, « ”Paradise Lost?” Migration and the Changing Swedish Welfare State », op. cit., pp. 215-216.
40. REVA est un acronyme pour rättssäkert och effektivt verkställighetsarbete, ce qui veut dire « Exécution Efficace et Conforme à la Sécurité Juridique ».
41. À notre connaissance, surtout dans les stations de métro et les gares de train.
42. Le principe qui va sous le nom de « règle de la valeur d’usage » (bruksvärdelagen) devait assurer une fixation des loyers non directement par le marché, mais sur la base de critères relatifs aux caractéristiques matérielles des appartements : superficie, services, proximité des transports en commun, etc.
43. E. Clark, K. Johnson, « Circumventing Circumscribed Neoliberalism. The “System Switch” in Swedish Housing », Where the Other Half Lives, Londres, Pluto Press, 2009, p. 175-179.
44. B. Christophers, « A Monstrous Hybrid: The Political Economy of Housing in Early Twenty-first Century Sweden », New Political Economy, DOI: 10.1080, 2013, p. 12-22.
45. Pour un récit riche et détaillé de ces émeutes, voir S. Nyzell, ”Striden ägde rum i Malmö”. Möllevångskravallerna 1926. En studie av politiskt våld i mellankrigstidens Sverige, Malmö, Malmö Högskola, 2009, p. 56-74 et p. 280-292.
46. Megafonen, « Vi startar inga bränder », Aftonbladet, 24.05.13, <http://www.aftonbladet.se/debatt/article16834468.ab>. Le texte a été traduit en anglais et peut être lu ici : <https://libcom.org/news/megafonen-we-dont-start-nop-fires-26052013>.
47. Megafonen, ‘Järvalyftet är ingen bra förebild’, Svenska Dagbladet, 04.05.2012.
48. À titre d’exemple, voir l’éditorial du quotidien suédois Svenska Dagbladet du 21 mai 2013.
49. Tornet avait initialement prévu de construire trente appartements avec terrasses privées, mais aussi d’ajouter de nouvelles structures à des bâtiments existants (de nouveaux édifices, des balcons vitrés), ce qui aurait exigé la démolition de quatre immeubles à trois étages près d’un parc du quartier.
50. J. Edström, « Tornet till reträtt efter protesterna », Mitt i Tensta-Rinkeby, 24.04.2013, p. 4. Le week-end d’avant, le bureau administratif local de Tornet avait été incendié.
51. À Rosengård à Malmö, en 2009, au moment où les troubles tendaient à devenir un fait de la vie quotidienne, la police a mis en place une nouvelle stratégie. Les flics doivent désormais arborer des uniformes moins conséquents, et viser à établir un contact agréable et intime, le tout pour « être sur place et éviter que la situation ne dérape ». Plus concrètement, tous les officiers des périphéries de la ville qui ne sont pas engagés dans des situations d’urgence doivent constamment patrouiller les rues de Rosengård, tous les jours de la semaine. Pour ce qui est des « émeutes de Stockholm », il est remarquable que sur les 29 personnes ayant été arrêtées, seules trois ont été condamnées. Voir « Få dömda för Stockholmsupplopp », Svenska Dagbladet, 29.07.2013.
52. Ce qui mit le feu aux poudres dans le cas de Copenhague fut le meurtre d’un jeune homme d’origine palestinienne dans le quartier de la ville nommé Nørrebro. Dans le cadre d’un contrôle policier du 8 décembre 2007, un flic l’a poussé et lui et ses collègues ont continué de le frapper à coups de bâton alors même qu’il était par terre. Du 9 au 16 février 2008, environ trente voitures et dix écoles ont été incendiés dans plusieurs villes danoises, surtout à Copenhague et à Århus, mais aussi à Slagelse, Ringsted, Kokkedal, Nivå, Birkerød, Albertslund, Tingbjerg et Kalundborg. Voir K. Ingemann, « De nye kampe for anerkendelse », 23.06.2011, <http://modkraft.dk/node/15698>
53. L’Angleterre est sans doute plus proche du cas de la Suède, même si des mesures d’austérité intenses et prolongées ont transformé son welfare de façon plus radicale qu’en Suède. Pendant et après les émeutes de 2011, les questions de logement, de foyers socioculturels etc., ainsi que celles des rapports de race et du comportement de la police furent au centre du débat public. De plus, il y a eu beaucoup de luttes sur le logement public et sur le coût du logement en Angleterre dans ces dernières années, surtout à Londres. Mais en Grèce, le « welfare » est davantage médiatisé par des relations familiales au sens large ainsi que par la petite propriété privée, le clientélisme et un large secteur public dysfonctionnel à faible intensité de main-d’œuvre et à faible productivité.
54. Alors qu’à Paris, la rencontre entre émeutes et activisme était de fait la rencontre entre deux mondes séparés, celui des banlieusards et celui des étudiants, les activistes de Megafonen, Pantrarna et ainsi de suite viennent des mêmes banlieues que les jeunes émeutiers racialisés.
55. Dans la retombée des émeutes de Stockholm de 2013, une sorte de chasse aux sorcières dominait les débats publics où les récits les plus incohérents pouvaient coexister. C’est ainsi que Megafonen fut accusé d’avoir directement contribué à l’éclatement des émeutes en appelant à une manifestation contre la violence policière, tandis qu’un article de blog décérébré, dans lequel le journaliste Joakim Lamotte racontait que les émeutes elles-mêmes furent initiées par des journalistes (autres que Joakim Lamotte, cela va de soi) payant les jeunes des quartiers pour mettre des voitures à feu, devint vite une véritable rumeur. On constate donc que le vide que nous tentons de décrire, et l’absence d’institutions de lutte reconnues qu’il implique, a également des répercussions sur le plan idéologique. Ceci ne signifie pas que les système d’idées sont une chose du passé, mais que les pratiques en rupture avec le cours normal de la vie quotidienne ne peuvent même pas être perçues par la conscience commune où elles ne font l’objet que de projections paranoïaques et de refoulements nerveux.
56. On peut trouver cette distinction entre constitution et reproduction dans l’un des nombreux développements du concept d’écart dans « Théorie de l’écart », Théorie Communiste no 20, septembre 2005, p. 11.
57. « Polis misstänker ”yrkesaktivister” », Svenska Dagbladet, 25.05.2013.
58. N’oublions pas pour autant l’énorme fossé qui sépare l’Europe du Nord de l’Europe du Sud. En Europe du Sud, même les populations « majoritaires » ont subi une paupérisation profonde, en Grèce et en Espagne plus encore qu’en Italie et au Portugal. En Grèce, par exemple, le taux de chômage des jeunes est de 57,3 % ; en Espagne, il est de 54,9 % ; en Italie, 41,8 % ; au Portugal, 34,8 % (voir « Table 1: Youth unemployment figures, 2011-2013Q4 (%) », dans l’article Eurostat « Unemployment statistics », <http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Unemployment_statistics#Youth_unemployment_trends> [consulté en novembre 2014]). C’est dans ce contexte que la Grèce et l’Espagne assistent à la montée des forces de la gauche « radicale », tandis qu’en France, en Grande-Bretagne et en Suède, c’est la droite populiste anti-immigration qui a le plus de succès.
59. Traduction française : juillet 2015. Merci à Jean et à Patlotch pour leur aide.