La conjoncture

La conjoncture :
un concept nécessaire à la théorie de la communisation

« Ni la nature ni l’histoire ne connaissent de miracles ; mais chaque tournant brusque de l’histoire, et notamment chaque révolution, offre une telle richesse de contenu, met en jeu des combinaisons si inattendues et si originales de formes de lutte et de rapports entre les forces en présence que, pour un esprit vulgaire, bien des choses doivent paraître miraculeuses »

– Lénine, Lettre de loin 11)Lénine, Lettre de loin 1, 7 mars 1917, Œuvres, t. 23, p. 325

« …en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une « cohésion » remarquable. »

– Ibid.2)Ibid., p. 330

« D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance (souligné dans le texte), la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classe et ses résultats – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses, et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. »

– Engels, lettre à Joseph Bloch3)Engels, lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890

Q uelques citations et un peu de provocation dans les signatures. Mais la principale provocation de ces citations est de nature théorique et elle définit l’objet de ce texte qui est une remise sur le métier du concept de contradiction.

Genèse d’un concept

Tout était simple : le capital était une contradiction en procès et cette contradiction était l’essence de tout, elle avait une forme simple et homogène, comprenait tout, expliquait tout, mais… comme une avalanche emporte tout sur son passage4)« Le capital est une contradiction en procès : d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d’autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse » (Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, Ed. Anthropos, t. 2, p. 222).. Tout le reste n’était que phénomènes et accidents, contingences. Auprès de l’économie toutes les autres instances du mode de production capitaliste ne faisaient que de la figuration. La segmentation même du prolétariat, la multiplicité des contradictions dans lesquelles étaient engagés ces segments, la contradiction entre les hommes et les femmes, les autres classes entraînées dans la lutte avec leurs propres objectifs, n’étaient que les ombres projetées au fond de la caverne par la réalité substantielle toujours déjà là de l’unité de la classe et du devenir du capital. Poser la contradiction, c’était ipso facto saisir le procès de son abolition et la production de son dépassement.

Jusqu’à la crise de la fin des années 1960 et la restructuration qui s’ensuivit, le capital comme contradiction en procès était bien le contenu de la contradiction entre prolétariat et capital, elle se situait à ce niveau par la production et la confirmation, à l’intérieur même de cette contradiction en procès, d’une identité ouvrière par laquelle se structurait le cycle de luttes comme la concurrence entre deux hégémonies, deux gestions, deux contrôles de la reproduction. Il était également le contenu de la contradiction entre les genres par des luttes de femmes prises dans le paradoxe de l’affirmation de l’identité féminine et de la revendication de l’indépendance et de l’égalité avec les hommes (sur la base de la reconnaissance de cette identité)5)Revendiquer l’égalité et l’absence de différence au nom d’un groupe et par l’action d’un groupe que l’on a défini comme particulier (Joan W. Scott La citoyenne paradoxale, Ed. Albin Michel ; titre original Only paradoxes to offer Harvard University Press, 1996)..

Le programmatisme en tant que théorie et pratique historiquement définies de la lutte des classes était le dépassement du capital comme contradiction en procès par la libération du travail, l’affirmation du prolétariat et l’émancipation des femmes en tant que naturellement mères et librement travailleuses. La résolution de la contradiction entre les hommes et les femmes était réellement évacuée vers un avenir post révolutionnaire et indéfini par la configuration de la contradiction entre les classes mais aussi par celle de la contradiction entre les genres, car le travail demeurait plus que jamais la principale force productive.

Ainsi, la théorie de la révolution communiste a pu longtemps se contenter de la seule contradiction entre le prolétariat et le capital. Cette seule contradiction, parce qu’elle se résolvait par la victoire d’un de ses termes, il suffisait de la saisir et de l’énoncer dans sa forme simple et homogène, laissant comme circonstances accidentelles et phénomènes les formes multiples, diverses, immédiates de son existence par lesquelles elle se distribue dans de multiples existences du rapport d’exploitation (elle n’existe que dans cette distribution) et les multiples niveaux de ses formes d’apparition dans les diverses instances du mode de production. Cela suffisait pour rendre compte du devenir contradictoire du mode de production capitaliste et du mouvement de son abolition. Nous n’avions pas besoin d’autre chose.

Les théoriciens programmatiques de la conjoncture situaient eux-mêmes leur réflexion dans le cadre de cette réalité.

« Apprécier tout « moment actuel », non seulement du point de vue de son originalité présente, d’aujourd’hui, mais encore en tenant compte de ressorts plus profonds » écrivait Lénine dans les Lettres de loin. C’est à l’envers que nous devrions maintenant écrire cette phrase : « non seulement du point de vue de ses ressorts profonds, mais encore et surtout en tenant compte de son originalité présente, d’aujourd’hui ». La question de la conjoncture existait mais celle-ci n’était qu’une enveloppe que venait crever la contradiction essentielle se révélant. La situation était décomposée en un caractère invariant, substantiel, et des circonstances historiques particulières, entre l’essentiel et le phénoménal, entre la puissance et l’acte6)Aristote distingue dans l’Etre, la « puissance » qui est son principe essentiel et « l’acte » qui est la manifestation présente de ce principe (entre les deux intervient la « forme »). La plupart des théories actuelles du mode de production capitaliste et de la lutte des classes sont aristotéliciennes, c’est-à-dire idéalistes. Le concept, qui est un « concret de pensée » est pour elles une part concrète du réel, de l’existant, qui se décompose en cette matière nucléaire conceptuelle (un oxymore) et la gangue, l’enveloppe des circonstances. Comme dans tous les idéalismes le processus de pensée et le concret sont assimilés et même confondus. , mais rien n’existe autrement qu’en actes et l’existant en actes est tout le concret ou le réel.

Il y avait donc le cours du capital comme contradiction en procès. On en connaît la définition de Marx dans les Grundrisse, … elle est insuffisante.

Comme contradiction en procès, le capital est l’unité dynamique que les contradictions de classes et de genres construisent. La contradiction entre femmes et hommes est elle-même une autre contradiction que celle entre prolétariat et capital. Pas de surtravail, sans travail, pas de travail sans population comme principale force productive7)Partir de la reproduction (biologique) et de la place spécifique des femmes dans cette reproduction c’est présupposer comme donné ce qui est le résultat d’un processus social. Le point de départ est ce qui rend cette place spécifique comme construction et différenciation sociale : les modes de production jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’au capital inclus où la chose devient contradictoire, la source principale du surtravail est bien sûr le travail ce qui signifie l’augmentation de la population. L’augmentation de la population comme principale force productive n’est pas plus un rapport naturel que n’importe quel autre rapport de production. Mais, posséder un utérus ne signifie pas « faire des enfants », pour passer de l’un à l’autre il faut tout un dispositif social d’appropriation et de mise en situation (de mise en fonction) de « faire des enfants », dispositif par lequel les femmes existent. Posséder un utérus est une caractéristique anatomique et non déjà une distinction, mais « faire des enfants » est une distinction sociale qui fait de la caractéristique anatomique une distinction naturelle. Il est dans l’ordre de cette construction sociale, de ce dispositif de contrainte, de toujours renvoyer ce qui est socialement construit, les femmes, à la biologie. La nécessaire appropriation du surtravail, phénomène purement social (le surtravail ne tient pas à une supposée surproductivité du travail) crée les genres et la pertinence sociale de leur distinction sur un mode sexuel et naturalisé.. Là où nous avons exploitation, nous avons la création des catégories femme et homme, leur naturalisation inhérente à l’objet même de leur construction, et par là l’appropriation de toutes les femmes par tous les hommes. La construction simultanée et interdépendante des contradictions de genres et de classes introduit les clivages de chacune de ces catégories dans l’autre. Inextricable, l’expérience est toujours impure. Mais, il ne suffit pas de dire qu’aucune expérience ni aucun sujet n’est purs, comme une constatation, c’est cette « impureté » qu’il faut fouiller et construire dans son intimité.

C’est du surtravail que viennent les hommes et les femmes, leur distinction donc leur contradiction ; c’est du même surtravail que viennent les classes et leur contradiction. L’existence du surtravail, c’est l’existence de deux contradictions. Chacune a dans l’autre non seulement sa condition mais encore ce qui la fait être une contradiction, c’est-à-dire un procès remettant en cause ses propres termes dans leur rapport. Quatre éléments, deux contradictions, une dynamique : celle du capital comme contradiction en procès.

Cette existence conjointe qui fait de chacune une contradiction n’est pas une rencontre ou une somme mais existe pour chaque contradiction dans ses propres termes, dans son « langage ».

Entre le prolétariat et le capital, c’est l’existence même du travail comme force productive (la contradiction entre hommes et femmes) qui est, dans les termes du rapport, ce devenir du rapport conflictuel en contradiction : le travail comme unique mesure et source de la richesse fait que la lutte des classes a pour dynamique et objectif l’abolition des classes, ce qui est le capital comme contradiction en procès.

Entre les hommes et les femmes, c’est l’existence du surtravail et de sa relation au travail nécessaire (la contradiction entre les classes) qui est, dans les termes du rapport, ce devenir du rapport conflictuel en contradiction : le surtravail et sa relation au travail nécessaire font que le conflit entre hommes et femmes a pour dynamique et objectif l’abolition des conditions inhérentes à l’individualité que sont être une femme ou un homme, ce qui est le capital comme contradiction en procès. Autrement dit : cette contradiction entre surtravail et travail nécessaire est celle par laquelle la population comme principale force productive (la distinction de genres) est abolie comme nécessité. La révolution n’est pas « suspendue à l’abolition des genres », car ce n’est pas un hasard si dans tous les moments révolutionnaires les deux contradictions se sont toujours jointes, entrecroisées, confortées et le plus souvent confrontées.

Cette redéfinition du capital comme contradiction en procès indiquait la réponse à une question qui avait le seul défaut de ne pas avoir été posée. Dès que l’on considère le capital en tant que contradiction en procès comme la construction de deux contradictions qui, bien que conjointes, ne se confondent pas, on désigne une situation révolutionnaire ou de crise comme une conjoncture. Dans une sorte de quiproquo, en répondant à la question du capital comme contradiction en procès, nous indiquions dans notre réponse la présence d’une autre question : celle de la nature de son dépassement et pas seulement la question de la nature de son cours.

Il s’agit donc de reformuler adéquatement la question.

Première proposition : d’une part, nous savons que le capital comme contradiction en procès est une « tension à l’abolition de la règle » mais cette tension ne nous donne que la possibilité ou la nécessité du dépassement mais ne nous dit pas ce qu’il est8) A travers la baisse du taux de profit, l’exploitation est un procès constamment en contradiction avec sa propre reproduction : le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est-à-dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant : la baisse du taux de profit est une contradiction entre les classes. Le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe: la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’il trouve face à lui représentée par le capital pour lequel il est constamment nécessaire et toujours de trop : c’est la baisse tendancielle du taux de profit, la contradiction entre surtravail et travail nécessaire (devenant contradiction du travail nécessaire).
L’exploitation est ce drôle de jeu où c’est toujours le même qui gagne (parce qu’elle est subsomption), en même temps et, pour la même raison, c’est un jeu en contradiction avec sa règle et une tension à l’abolition de cette règle. C’est l’objet comme totalité, le mode de production capitaliste, qui est en contradiction avec lui-même dans la contradiction de ses éléments parce que cette contradiction à l’autre est pour chaque élément une contradiction à soi même, dans la mesure où l’autre est son autre. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, c’est alors son aspect non symétrique qui nous donne le dépassement. Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité révolutionnaire du prolétariat.
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Deuxième proposition : d’autre part, nous savons que le pas que la lutte de classe et celle des femmes doivent franchir (la production de l’appartenance de classe et de la distinction de genres comme contrainte extérieure) est précisément le contenu de ce qu’est le dépassement mais ce contenu ne nous dit pas comment la « tension » devient en lui une réalité effective et efficace.

Troisième proposition : enfin, nous savons que si nous pouvons parler au présent de la révolution comme communisation c’est parce que la lutte de classe actuelle contient, à l’intérieur d’elle-même, la production de l’appartenance de classe comme une contrainte extérieure, elle contient des écarts9)Agir en tant que classe c’est actuellement d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part, c’est, pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause, nous appelons « écart » les situations et les pratiques qui expriment cette dualité. : « Actuellement, la révolution est suspendue au dépassement d’une contradiction constitutive de la lutte de classe : être une classe est pour le prolétariat l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir / abolir. » (« Le moment actuel », Sic 1). L’originalité du cycle de luttes actuel a été double. Pour la lutte de classe, cette originalité a consisté à conférer à la contradiction entre le prolétariat et le capital comme contenu essentiel son propre renouvellement, c’est-à-dire l’identité entre la constitution et l’existence du prolétariat comme classe et sa contradiction avec le capital. Dans sa contradiction avec le capital qui le définit comme classe, le prolétariat est dans un rapport contradictoire avec sa propre existence comme classe. Pour la contradiction entre les hommes et les femmes, cette originalité a été de lui conférer comme contenu essentiel et problématique l’existence naturelle du corps féminin, le sexe et la sexualité. La revendication des droits, de l’indépendance et de l’égalité en s’intriquant avec la question du corps produit et rencontre dans le fait d’être femme sa propre limite. Non seulement, le travail et la population comme force productive sont un problème pour le capital, mais encore, dans la phase actuelle du mode de production capitaliste, avec la faillite du programmatisme, ils ont, l’un et l’autre, perdu tout contenu de revendication et d’affirmation contraire au capital. Quand le travail et la population comme principale force productive deviennent un problème pour eux-mêmes, c’est la « nature » qui est mise en jeu et elle ne reste pas longtemps naturelle. « Être femme » est ce qui ne va plus de soi. Le genre se met à précéder le sexe.

A la suite des deux propositions acquises précédentes, lorsqu’on introduit cette troisième proposition, le concept de conjoncture s’impose.

Non seulement la révolution n’est pas le résultat de la transcroissance de la montée en puissance de la classe, la victoire et l’affirmation de sa situation dans le mode de production capitaliste, mais encore, le contenu de ce saut qualitatif est de se retourner contre ce qui l’a produit. Ce retournement c’est le bouleversement de la hiérarchie des instances du mode de production qui est la mécanique de son autoprésupposition. Toutes les causalités et l’ordonnance normale des instances du mode de production (économie, relations de genres, droit, politique, idéologie…) concourant dans cette normalité à sa reproduction se trouvent minées.

C’est la théorie de la révolution comme communisation, non comme prospective mais comme présent de l’appartenance de classe comme limite de la lutte en tant que classe, et présent de la contradiction entre hommes et femmes remettant en cause leur définition, qui frappe d’obsolescence le paradigme théorique du cours d’une contradiction simple et homogène parce que se résolvant dans la victoire d’un de ses termes.

Sous l’effet de la redéfinition du capital comme contradiction en procès, les trois points qui étaient acquis produisent une nouvelle question. Comment la structure contradictoire du mode de production capitaliste, cette « tension à l’abolition de sa règle », se transforme-t-elle en situation révolutionnaire ? Evidemment la question n’est pas de savoir quand et où une telle chose advient, mais quelle est la nature de cette transformation, non pas ce qui la produit (déjà cerné dans cette tension à l’abolition de sa règle qu’est le jeu du capital comme contradiction en procès) mais la nature de ce qui est produit.

Conjoncture et unité de la dynamique du capital comme contradiction en procès

La nature de ce qui est produit est une conjoncture, un moment actuel. C’est-à-dire cette situation propre aux périodes de crises où le mouvement du capital comme contradiction en procès n’est plus une seule contradiction (entre les classes), ni même l’unité simple et homogène de deux contradictions (entre les classes ; entre les genres), mais le moment où le capital comme contradiction en procès ne s’impose plus comme le sens toujours déjà là de chacune de ses propres formes d’apparition10)Il faut comprendre que le capital comme contradiction en procès est le fondement de toute capacité du capital à être contre-révolution. En effet, par là, le mode de production capitaliste est une réponse adéquate, comme contradiction à la valeur dans sa propre perpétuation, à une pratique révolutionnaire.

La Contradiction qu’est le capital comme contradiction en procès, unité dynamique des contradictions de classes et de genres est une et essentielle, mais déjà sa définition même, sa construction, indique que, dans son efficacité historique, elle n’existe que dans toutes ses formes de manifestations. Aucune de ses formes, politiques, juridiques, relations internationales, idéologiques, etc., aucune des formes de relations entre les instances fonctionnelles du capital (capital industriel, capital financier, capital marchand), aucune des formes particulières dont elle affecte chaque fraction du prolétariat et les assignations de genres, et par lesquelles elle se réfracte à tous les niveaux du mode de production, réfractions qui sont sa condition même d’existence, aucune n’est un pur phénomène sans lequel La Contradiction pourrait tout aussi bien exister. Les conditions immédiatement existantes sont ses conditions d’existence. Elle ne produit pas son dépassement, sa négation, la trop fameuse négation de la négation, aussi « inéluctable que les lois de la nature » (et de la dialectique…) comme un devoir être du simple fait que La Contradiction est posée. Dynamique des contradictions de classes et de genres, c’est dans toutes les formes dans lesquelles elle existe réellement, dans leur combinaison à un moment donné, dans une conjoncture, qu’elle devient situation révolutionnaire. En tant que telle, elle n’est qu’un concept.

Toutes les formes d’existence de cette contradiction en procès doivent être saisies comme ses propres conditions d’existence dans lesquelles seulement elle existe, elle n’est rien d’autre que la totalité de ses attributs : son essence est son existence même.

C’est la manière dont on comprend dans son efficacité historique le capital comme contradiction en procès et pas seulement la contradiction entre le prolétariat et le capital qui est maintenant en jeu. Non seulement les formalisations « classiques » du capital comme contradiction en procès se limitent à la seule théorie de la lutte des classes, mais encore elles se proposent de dissoudre les formes d’apparition pour les ramener à une sorte d’unité essentielle interne. Précisément, ces formalisations ne comprennent pas ces formes comme formes d’apparition de cette essence interne (comme si on parlait du capital sans la concurrence, de la valeur sans le prix de marché). « L’avantage de ma dialectique est que je dis les choses peu à peu – et comme ils (mes contradicteurs, nda) croient que je suis au bout, se hâtant de me réfuter, ils ne font rien qu’étaler leur ânerie » (Marx, Lettre à Engels du 26 juin 1867).

Le procès contradictoire fondamental est actif dans toutes les contradictions à l’intérieur des formes d’apparition, et il serait absurde et idéaliste de prétendre que ces contradictions et leur fusion dans une conjoncture qui est une unité de rupture n’en soient que le pur phénomène. Toutes ces contradictions se fondent pour former une unité. L’unité qu’elles constituent dans cette fusion qu’est la rupture révolutionnaire, elles la constituent à partir de ce qu’elles sont en propre, de leur efficacité propre. En constituant cette unité, elles reconstituent et accomplissent bien l’unité fondamentale qui les anime, mais ce faisant elles indiquent aussi la nature de cette contradiction : elle est inséparable de la société toute entière, inséparable de ses conditions formelles d’existence. Elle est elle-même intérieurement affectée par ces conditions qui sont ses conditions d’existence, c’est-à-dire, plus immédiatement encore, les conditions existantes. Être intérieurement affectée, c’est pour l’unité être toujours une structure hiérarchisée (et non un ensemble dans lequel un principe unique se diffuse de façon uniforme et restant toujours semblable à lui-même : la nature en Égypte, la politique en Grèce, la loi à Rome, la religion au Moyen-âge, l’économie dans les temps modernes et contemporains, etc.) avec une instance déterminante, parfois également dominante11)Tout dépend des modalités d’extraction du surtravail dans tel ou tel mode de production, cf. Marx, Manuscrits de 1861 – 1863, Ed. Sociales, pp.138 – 139. « Ce qui est clair, c’est que ni le premier (le moyen-âge) ne pouvait vivre du catholicisme, ni la seconde (Athènes et Rome) de la politique. Les conditions économique d’alors expliquent au contraire pourquoi là le catholicisme et ici la politique jouaient le rôle principal (souligné par nous) » (Marx, le Capital, Ed. Sociales, t. 1, p. 93) , des instances dominantes désignées par la précédente, des permutations hiérarchiques, etc. C’est dans la hiérarchie, dans le caractère déterminant et / ou dominant de tel ou tel niveau du mode de production, dans la désignation des dominantes, que l’unité existe.

On ne peut pas réduire la complexité et la multiplicité à la simplicité et à l’unité, comme on réduit à une origine, ou comme on réduit des apparences à leur vérité (nous sommes ici complètement à l’opposé du développement hégélien : il n’y a pas d’unité originaire simple). La conjoncture a toujours une dominante par laquelle elle a pour unité sa complexité et sa multiplicité même. Au cours de la lutte de classe, selon les résultats momentanés et à dépasser qui apparaissent, selon les aspects changeants des rapports de forces, selon les points ou les « acquis » où se sclérose la communisation, cette dominante change, les contradictions permutent de place dans la totalité. C’est alors là, sur ce qui est peut être momentanément le point nodal, qu’il faut tirer pour continuer à démembrer l’ordre existant. Mais si les dominantes permutent (politique, économique, idéologique, polarisation des contradictions sur telle ou telle lutte de telle ou telle fractions du prolétariat, …), jamais la conjoncture n’est un pluralisme de déterminations s’additionnant et indifférentes entre elles.

Ce conditionnement d’existence des contradictions les unes par les autres ne tombe pas dans la circularité, n’annule pas la totalité comme structure à déterminante ni dans un éclectisme facile et additif, ni dans une inter-construction indifférenciée. Ce conditionnement est, à l’intérieur même de la réalité des conditions d’existence de chaque contradiction, la manifestation de cette structure à déterminante (c’est la grande différence avec la totalité hégélienne) qui fait l’unité du tout. Par là il est théoriquement permis de parler de conditions sans tomber dans l’empirisme ou l’irrationalité du « c’est ainsi » et du « hasard ». Les conditions sont l’existence réelle (concrète, actuelle) des contradictions constituant le tout parce que c’est fondamentalement la contradiction dans son sens essentiel qui leur assigne ce rôle, non comme un pur phénomène à côté d’elle, sans lequel elle pourrait tout autant être, mais comme ses conditions d’existence même. On parle des conditions d’existence du tout en parlant des conditions existantes.

Si les formes d’apparition et l’essence ne coïncident pas, c’est qu’il est dans la nature même de la structure du tout d’être ses effets (les lois du capital d’être concurrence entre capitaux ; la valeur d’être prix ; la plus-value d’être profit, la distinction de genres d’être nature, etc.). La relation entre apparences et concept ne se limite pas à une différence entre diversités et généralité ou abstraction, mais encore entre mystification et compréhension. Le concept, dit Marx dans l’Introduction de 1857, est élaboré « à partir de la vue immédiate et de la représentation », mais « la totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception ». L’essence ne correspond pas immédiatement à son apparence qui ne manifeste que l’opposition désordonnée de termes dont les relations apparaissent contingentes. Pourtant, l’essence n’est pas ailleurs que dans ce désordre.

Il y a une surface de la société capitaliste, mais une surface sans profondeur. L’essence n’est pas ailleurs que sur cette surface mais elle ne lui correspond pas parce que les effets de la structure du tout (le mode de production) ne peuvent être l’existence même de la structure qu’à la condition d’en être l’inversion au travers de ses effets. Ici nous rencontrons la réalité de l’idéologie, elle ne masque pas la structure mais en est un développement nécessaire.

L’essence n’est ni une chose réelle (réellement existante particularisée), ni un simple mot, c’est une relation constitutive. La plus-value n’est pas une idée, ou une abstraction, sous lesquelles peuvent être rangées les différences spécifiques et corollairement une réalité logée dans ces objets spécifiques (rente, profit, intérêt). Elle n’est pas non plus un universel abstrait de la réalité première des formes spécifiques. L’essence n’est pas ce qui existe idéalement dans chaque forme spécifique ou ce qui servirait, de l’extérieur, à classer ces formes spécifiques : l’idéologie ne serait alors qu’un reflet déformé de cette essence. Ce qui est essentiel, ce sont les relations (incluant l’illusion objective et efficace). Relations actives que ces formes spécifiques établissent entre elles, ce sont ces relations qui définissent ce qu’elles ont en commun : l’essence. L’essence ne se substitue pas aux êtres divers et finis en les résorbant dans une unité extérieure ou en les niant en ce qu’elle serait leur « vérité intérieure ».

Conjoncture : une mécanique de la crise de l’autoprésupposition du capital

Ce que nous entendons alors par conjoncture n’est pas la rencontre des deux contradictions que nous avons exposées, elles ne se rencontrent jamais parce qu’elles sont toujours déjà conjointes. C’est la multiplicité des formes d’apparition de cette unité à tous les niveaux du mode de production qui définit une conjoncture et plus précisément la cristallisation dans une instance du mode de production des contradictions multiples qui désignent (momentanément) cette instance comme dominante12)Voir note 8. C’est dans cette cristallisation que la conjoncture est aussi unité de rupture.

Une conjoncture est à la fois une rencontre et une défaisance. Elle est défaisance de la totalité sociale qui jusque là unissait toutes les instances d’une formation sociale (politique, économique, sociale, culturelle, idéologique) ; elle est défaisance de la reproduction des contradictions formant l’unité de cette totalité. C’est pourquoi il y a de l’aléatoire, de la rencontre, des choses de l’ordre de l’événement dans une conjoncture : un dénouement qui se produit et se reconnaît dans l’accidentel de telle ou telle pratique. Elle est le moment où peut s’exercer la puissance de faire de « ce qui est » plus que ce qu’il contient, de créer en dehors des enchaînements mécanistes de la causalité ou de la téléologie du finalisme.

Une conjoncture est aussi une rencontre de contradictions qui avaient leur propre cours, leur propre temporalité et n’entretenaient entre elles que des relations d’interactions : luttes ouvrières, luttes étudiantes, luttes des femmes, conflits politiques à l’intérieur de l’État, conflits dans la classe capitaliste, cours mondial du capital, inscription des contradictions de ce cours mondial dans les conditions propres d’une aire nationale, idéologies dans lesquelles les individus menaient leurs luttes. La conjoncture est le moment de ce carambolage des contradictions, mais ce carambolage prend forme selon la détermination dominante que désigne la crise qui se déroule dans les rapports de production, dans les modalités de l’exploitation. La conjoncture est une crise de la détermination auto-reproductrice des rapports de production, détermination qui se définit par une hiérarchisation établie et fixe des instances du mode de production.

Une théorie de la conjoncture c’est une théorie de la révolution qui fait sienne le fait que « l’heure solitaire de la détermination en dernière instance – l’économie – ne sonne jamais » (Althusser, « Contradiction et surdétermination » in Pour Marx, Ed. Maspéro, p. 113). Dans un mode de production, toutes les instances qui le composent ne vivent pas au même rythme, elles occupent une région dans la structure globale du mode de production qui leur assure leur statut et leur efficacité de par la place spécifique assignée à une de ces instances (ni monade, ni totalité significative). Il se trouve que dans le mode de production capitaliste, l’économie est à la fois l’instance déterminante et l’instance dominante, ce qui n’était pas le cas dans d’autres modes de production (cf. la citation de Marx de la note 8). Une conjoncture est une crise de cette assignation, elle peut donc être une variation de la dominance (politique, idéologique, rapports internationaux13)Que l’on pense à la Commune de Paris en 1871 ou à la prise des Tuileries le 10 août 1792. ) à l’intérieur de la structure globale du mode de production sur la base de la détermination par les rapports de production.

C’est, dans la crise de la reproduction, ce déplacement des instances comme dominantes et déterminantes qui est le comment, la mécanique, de la tension à l’abolition de la règle devenant la réalité effective de la remise en cause de l’appartenance de classe et de l’assignation de genre. C’est ainsi que le capital comme contradiction en procès n’est plus cet automatisme simple et homogène se résolvant toujours en lui-même. Quand l’unité se défait (du fait des rapports de production qui sont la détermination) cela signifie que l’assignation de toutes les instances du mode de production est en crise, il se produit alors un jeu de dominante désignée dans lequel rien n’est fixe : le mistigri circule. Une conjoncture c’est l’effectivité du jeu qui abolit sa règle.

La conjoncture est un moment de crise qui bouleverse la hiérarchie des instances qui fixait à chacune son essence et son rôle, et définissait le sens univoque de leurs rapports. Les rôles sont échangés « selon les circonstances ». La contradiction-déterminante-en-dernière-instance ne peut être identifiés à jamais avec le rôle de contradiction dominante. Tel ou tel « aspect » (forces de production, économie, pratique…) ne peut également être assimilé à jamais avec le rôle principal, et tel autre « aspect » (rapports de production, politique, idéologie, théorie…) avec le rôle secondaire. La détermination en dernière instance par l’économie s’exerce justement, dans l’histoire réelle, dans les permutations de premier rôle entre l’économie, la politique, l’idéologie, etc. (il faudrait montrer que cela est déjà contenu dans ce qu’est l’économie elle-même dans le mode de production capitaliste)14)La critique des rapports sociaux capitalistes comme économie prend au pied de la lettre leur autonomisation comme économie. Un rapport social, le capital, se présente comme objet, et cet objet comme présupposition de la reproduction du rapport social. La critique du concept d’économie, qui intègre dans le concept les propres conditions d’existence de l’économie, évite précisément de poser le dépassement de l’économie comme une opposition à l’économie, parce que la réalité de l’économie (sa raison d’être) est en dehors d’elle. L’économie est un attribut du rapport d’exploitation..

Cette fixité de la hiérarchie entre les instances du mode de production capitaliste construit une existence linéaire du temps, un lien de causalité qui relie les événements de façon successive dans une temporalité purement quantitative, c’est le donné, ce qui est là. La conjoncture est la crise que porte en elle cette temporalité de l’autoprésupposition du capital, moment de rupture contre le continuum de la temporalité homogène et quantitative, bouleversement de la hiérarchie des instances et de la détermination économique, discontinuité du processus historique : conjoncture. La conjoncture est avant tout un changement de temporalité, une sortie du répétitif, la porte étroite, vite refermée, par laquelle peut arriver un autre monde. La conjoncture est la pratique consciente que c’est maintenant que cela se joue, aussi bien l’héritage du passé que la construction de l’avenir, elle est un présent, le moment du à présent.

Conjoncture : un concept nécessaire

Le concept de conjoncture est nécessaire à une théorie de la révolution comme communisation. En effet, la révolution n’est pas simplement une rupture, mais une rupture contre ce qui la produit, ce que l’on peut aussi dire sous la forme de l’autotransformation du sujet ou encore, comme dit Marx dans l’Idéologie allemande : « seule une révolution permettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux monde qui lui colle à la peau » (op. cit., Ed. Sociales, p. 68). La conjoncture est inhérente à la révolution comme communisation : autotransformation des prolétaires. Toutes les manifestations de l’existence sociale, c’est-à-dire pour chaque individu « les conditions inhérentes à son individualité » (idem,p. 98), sortent de leur rapport hiérarchisé du mode de production et se recombinent – de façon mouvante car créant des situations nouvelles – dans leur relation de détermination et de dominance. Ces manifestations deviennent ainsi objet de contradictions et de luttes dans leur spécificité et non comme effet et manifestation d’une contradiction fondamentale par laquelle ces manifestations ne seraient supprimées qu’« en conséquence »15)Cela peut être la famille comme être de la ville ou de la campagne..

Quand lutter en tant que classe est la limite de la lutte de classe, la révolution devient une lutte contre ce qui l’a produite, toute l’architecture du mode de production, la distribution de ses instances et de ses niveaux se trouvent entraînées dans un processus de bouleversement de la normalité / fatalité de sa reproduction définie par la hiérarchie déterminative des instances du mode de production. C’est parce qu’elle est ce bouleversement et seulement si elle l’accomplit que la révolution est ce moment où les prolétaires se débarrassent de toute la pourriture du vieux monde qui leur colle à la peau, tout comme les hommes et les femmes de ce qui constitue leur individualité16)« Tant que la contradiction n’est pas apparue, les conditions, dans lesquelles les individus entrent en relation entre eux sont des conditions inhérentes à leur individualité ; elles ne sont nullement extérieures et, seules, elles permettent à ces individus déterminés et existant dans des conditions déterminées de produire leur vie matérielle et tout ce qui en découle ; ce sont donc des conditions de leur manifestation actives de soi et elles sont produites par cette manifestation de soi. En conséquence, tant que la contradiction n’est pas encore intervenue, les conditions déterminées, dans lesquelles les individus produisent correspondent donc à leur limitation effective, à leur existence bornée, dont le caractère limité ne se révèle qu’avec l’apparition de la contradiction et existe, de ce fait, pour la génération postérieure. Alors, cette condition apparaît comme une entrave accidentelle, alors on attribue à l’époque antérieure la conscience qu’elle était une entrave.» (Marx, l’Idéologie allemande, Ed. Sociales, p. 98).. Il ne s’agit pas d’une conséquence mais du mouvement concret de la révolution où toutes les instances du mode de production (idéologie, droit, politique, nationalité, économie, genres, etc.) peuvent être tour à tour la focalisation dominante de l’ensemble des contradictions. Si, comme nous le disions, l’heure solitaire de la détermination en dernière instance – l’économie – ne sonne jamais, c’est qu’il n’est pas dans la nature de la révolution de la faire sonner. Changer les circonstances et se changer soi-même coïncident : c’est la révolution17)« La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou autochangement ne peut être saisie et rationnellement comprise que comme pratique révolutionnaire. » (Marx, Thèses sur Feuerbach) .

Nous retrouvons ce qui fait fondamentalement du concept de conjoncture un concept nécessaire de la théorie de la révolution : le bouleversement de la hiérarchie déterminative des instances du mode de production. Une conjoncture désigne le mécanisme même d’une crise comme crise de l’autoprésupposition du capital et la révolution comme dépassement produit du cours antérieur des contradictions de classes et de genres, une rupture contre ce qui l’a produite.

C’est également la question de l’unité du prolétariat, question inhérente à la révolution comme communisation, qui est en jeu dans le concept de conjoncture.

Les contradictions qui opposent les classes moyennes, les chômeurs et précaires, les masses excédentaires des périphéries ou des banlieues, le « cœur stable » de la classe ouvrière, les ouvriers employés mais constamment menacés, etc., au capital, à sa reproduction, à l’exploitation, à l’austérité, à la misère, etc. ne sont pas identiques entre elles et encore moins à la contradiction entre les femmes et les hommes. L’unité en tant que classe de ceux et celles qui n’ont que la vente de leur force de travail pour vivre est quelque chose que les prolétaires trouvent et affrontent comme objectivé face à eux dans le capital, pour eux-mêmes, cette définition n’est que leur séparation. De même, la classe capitaliste n’est pas un bloc unique et homogène, ni les nations ou ensemble régionaux structurant le cours mondial de la valorisation du capital. Il serait même d’une simplification extrême que de considérer que ces deux ensembles de contradictions (celles internes à « ceux d’en haut », celles internes à « ceux d’en bas ») ne s’interpénètrent pas, que le prolétaire brésilien est étranger au conflit que son capitalisme émergent entretient avec les Etats-Unis et les « vieux centres du capital » et que les hommes contre les femmes ne puissent être également des prolétaires contre l’exploitation capitaliste.

L’unité du prolétariat et de sa contradiction avec le capital était inhérente à la révolution comme affirmation du prolétariat, à son érection en classe dominante généralisant sa condition (avant de l’abolir…) et à la libération des femmes en tant que telles. Le caractère diffus, segmenté, éclaté, corporatif des conflits, c’est le lot nécessaire d’une contradiction entre les classes et d’une contradiction entre les genres qui se situent au niveau de la reproduction du capital. Un conflit particulier, de par ses caractéristiques, par les conditions dans lesquelles il se déroule, par la période dans laquelle il apparaît, quelle que soit sa position dans les instances du mode de production, peut se trouver en situation de polariser l’ensemble de cette conflictualité qui jusque là apparaissait comme irréductiblement diverse et diffuse. C’est la conjoncture comme unité de rupture. Ce qui se joue alors c’est que pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport salarial par lequel le capital les « rassemble » et que si, pour être une classe révolutionnaire, le prolétariat doit s’unir, il ne peut maintenant s’unir qu’en détruisant les conditions de sa propre existence comme classe.

La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » à rejoindre la classe communisatrice, elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes. Ce n’est pas là un paradoxe mais la réalité du mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine et ce mouvement est celui où se défont toutes les relations fixes et hiérarchisées qui définissaient la reproduction du mode de production, son autoprésupposition. Comment utiliser la production comme arme si elle est toujours ce qui définit toutes les autres formes et niveaux de relations entre les individus et si elle-même existe comme secteur particulier de la vie sociale ?

Toutes les contradictions se recomposent, s’unissent en une unité de rupture. La pratique révolutionnaire, les mesures communisatrices, bouleversent la hiérarchie des instances du mode de production par laquelle sa reproduction était le sens immanent de chacune. Au-delà de cette immanence, de cette autoprésupposition qui contient et nécessite la hiérarchie établie des instances, il y a de l’aléatoire et de l’événement.

Conjoncture et événement

L’activité dans la lutte de classe n’est pas le simple reflet des conditions qui la constituent18)Nous verrons plus loin la place de la subjectivité et de l’action du sujet., elle crée de l’inadéquation : « Les révolutions prolétariennes, par contre (contrairement aux révolutions bourgeoises qui « se précipitent de succès en succès…rapidement elles atteignent leur point culminant », nda), comme celles du XIXe siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leurs propres buts, jusqu’à que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta ! » (Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Ed Soc, p.16-17).

On peut trouver ici la description d’une conjoncture comme matrice de l’événement, c’est-à-dire une situation qui excède ses causes, qui se retourne contre elles. L’événement est l’élément le plus immédiat (l’atome) de la conjoncture, dans l’événement la conjoncture est production de discontinuité et de nouveau. Par là, l’événement ne peut être réduit à un simple moment dans un processus successif continu comme prolongation de ses causes : dans les crises révolutionnaires, les révolutionnaires sont occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, écrit Marx au début du 18 brumaire : « La révolution du XIXe siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre projet ». L’événement va contre ses causes : hic Rhodus, hic salta.

Au tout début de Travail salarié et capital (1849), Marx écrit : « Les journées de juin, la chute de Vienne, la tragi-comédie qui se joua à Berlin, les efforts désespérés de la Pologne, de l’Italie et le Hongrie, l’Irlande affamée jusqu’à l’épuisement, tels étaient les moments principaux où se résumait la lutte des classes (c’est nous qui soulignons) engagés entre la bourgeoisie et la classe ouvrière (…) Au cours de 1848, nos lecteurs ont vu la lutte des classes prendre des formes politiques colossales (idem). Le moment est donc venu d’examiner les rapports économiques eux-mêmes. Sur ces rapports, en effet, se fondent, et l’existence de la bourgeoisie, et sa domination de classe, et l’esclavage des travailleurs. ».

Bien que de façon ambigüe, Marx pose ici une différence entre conjoncture et analyse générale abstraite et, conjointement, l’unité entre les deux. La conjoncture c’est le processus de ce « résumé » (« se résumait la lutte de classes »), de cette concentration en un lieu, ou une instance – ici la politique – en un moment, en des événements.

La conjoncture est la mécanique, les rouages intimes, du saut qualitatif en lequel se brise la répétition du mode de production. Ce concept de conjoncture est devenu nécessaire à la théorie des contradictions de classes et de genres comme théorie de la révolution et du communisme.

Révolution : conjoncture et idéologie

« Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. (c’est nous qui soulignons) » (Marx, Préface de 1859).

Par ailleurs, après avoir exposé les grandes articulations de ce qui deviendra les Livres II et III du Capital, Marx conclut ainsi une lettre à Engels datée du 30 avril 1868 : « En conclusion, nous en arrivons aux formes de manifestation (souligné dans le texte) qui servent de point de départ dans la conception vulgaire : la rente venant de la terre ; le profit (intérêt), du capital ; les salaires, du travail (la fameuse « formule trinitaire » – le fétichisme propre au capital – exposée à la fin du Livre III, nda). (…) Finalement, ces trois éléments (salaires, rente, profit- intérêt) constituent les sources de revenus des trois classes des propriétaires fonciers, des capitalistes et des travailleurs salariés, nous avons la lutte de classe, comme la conclusion dans laquelle le mouvement et l’analyse de toute cette merde se résout. » C’est un fait remarquable que Marx, dans l’architecture du Capital, introduise les classes et la lutte des classes à partir des formes de manifestation après avoir consacré des milliers de pages à montrer qu’elles n’étaient pas l’essence, le concret de pensée, du mode de production capitaliste. C’est que les formes de manifestations ne sont pas des phénomènes que l’on pourrait écarter pour trouver dans l’essence la vérité de ce qui est et celle des pratiques justes. Nous pouvons par là avancer un peu dans la compréhension de cette proposition étrange : « formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience du conflit et le mènent jusqu’au bout ».

L’idéologie est la façon dont les hommes (et les femmes…) vivent leurs rapports à leurs conditions d’existence comme objectives face à eux comme sujets. La réalité apparaît d’elle-même comme présupposée et se présupposant, c’est-à-dire comme monde, comme objet, face à l’activité qui, face au monde, définit alors le sujet. Le défaut principal de tous les matérialismes critiqué par Marx dans la première thèse sur Feuerbach n’est pas seulement une erreur théorique, ce défaut est l’expression de la vie de tous les jours19)« Le défaut principal, jusqu’ici, de tous les matérialismes (y compris celui de Feuerbach) est que l’objet, la réalité effective, la sensibilité, n’est saisi que sous la forme de l’objet ou de l’intuition ; mais non pas comme activité sensiblement humaine, comme pratique, non pas de façon subjective ».. Comme nous l’avons dit précédemment, l’essence n’est pas ailleurs que sur cette surface mais elle ne lui correspond pas parce que les effets de la structure du tout (le mode de production) ne peuvent être l’existence même de la structure qu’à la condition d’en être l’inversion au travers de ses effets. C’est la réalité de l’idéologie. « Les catégories de l’économie bourgeoise sont des formes de l’intellect qui ont une vérité objective en tant qu’elles reflètent des rapports sociaux réels » (Marx, Le Capital, Ed. Sociales, t. 1, p. 88). En bref, l’idéologie c’est la vie quotidienne.

Cette définition de l’idéologie intègre ce que l’on conçoit habituellement comme idéologies en tant que problématiques intellectuelles. Même dans ce sens, l’idéologie n’est pas un leurre, un masque, un ensemble d’idées fausses. On sait bien que, dans ce sens, l’idéologie est dépendante de l’être social mais cette dépendance implique son autonomisation, c’est la puissance paradoxale des idées. La théorie de l’idéologie n’est pas une théorie de la « conscience de classe » mais une théorie de classe de la conscience. La division entre travail matériel et travail intellectuel traverse toutes les sociétés de classes et tous les individus, si l’idéologie existe toujours dans les formes de l’abstraction et de l’universel c’est de par cette division qui plaçant le travail intellectuel du côté de la classe dominante donne à ce que produit ce travail la forme de l’universel que revêt toute domination de classe. La puissance paradoxale des idées et de leur universalité, cette inversion des représentations et de leurs fondements est parallèle à l’inversion réelle qui préside à l’organisation de la production, l’exploitation de la classe des producteurs entraîne que la production de la vie matérielle est réellement inversée, à l’intérieur d’elle-même, dans la production même de la vie matérielle. S’il est exact que « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience », il n’en est pas moins vrai que c’est la vie qui « fait croire » que c’est la conscience. Les représentations bourgeoises sont des idéologies, et des idéologies tout à fait fonctionnelles et elles deviennent des institutions tout à fait réelles. La justice, le droit, la liberté, l’égalité sont des idéologies, mais lourdement matérielles quand on se retrouve devant un tribunal, en prison ou dans un bureau de vote. La bourgeoisie, dit le Manifeste, a façonné un monde à son image, mais l’image est alors la chose : la production d’idéologie est partie prenante de la production et des conditions de la vie matérielle. Les représentations ne sont pas un doublet plus ou moins inadéquat de la réalité mais des instances actives de cette réalité qui en assurent la reproduction et en permettent la transformation.

L’idéologie circule partout dans la société, elle n’est pas l’apanage de quelques activités spécialisées « haut de gamme ». Le rapport de la classe exploitée au procès de production est lui aussi de nature idéologique, ce rapport ne pouvant être identique à celui de la classe dominante, il semble au premier abord que nous ayons affaire à l’affrontement de deux idéologies. Au premier abord cela est vrai. Cette « seconde » idéologie est critique, subversive même, mais seulement dans la mesure où elle est le langage de la revendication, de la critique et de l’affirmation de cette classe dans le miroir que lui tend la classe dominante. L’idéologie est toujours l’idéologie de la classe dominante parce que l’intérêt particulier de la classe dominante est le seul intérêt particulier à pouvoir objectivement se produire comme universel.

En ce sens l’idéologie n’est pas tant un reflet déformé dans la conscience de la réalité, mais un ensemble de solutions pratiques résolvant en la justifiant et l’entérinant cette séparation de la réalité en objet et en sujet (cf. Marx, première thèse sur Feuerbach). Les représentations idéologiques sont efficaces parce qu’elles renvoient aux individus une image vraisemblable et une explication crédible de ce qu’ils sont et de ce qu’ils vivent et sont constitutives de la réalité de leurs luttes.

Qu’en est-il alors de la pratique révolutionnaire comme communisation ? Elle est production du nouveau non comme développement ou victoire d’un terme préexistant dans la contradiction, ou rétablissement d’une unité antérieure (négation de la négation), mais comme suppression déterminée de l’ancien et suppression, dans cette suppression, du sujet qui supprime. Si, dans ce moment ultime, le rapport d’implication contradictoire entre le prolétariat et le capital demeure déterminant, dans ces circonstances bien particulières (celles de la conjoncture), les instances désignées tour à tour comme lieu de la contradiction déterminante seront toujours constituées d’idéologie.

Dans son mouvement, dans les formes qu’elle prend et abandonne, la lutte révolutionnaire se critique elle-même. C’est parce que cette lutte, jusqu’à son terme, est scindée entre d’une part, ce qui demeure un mouvement objectif qui n’est pas une illusion, les contradictions du mode de production capitaliste, et, d’autre part, dans cette objectivité, la pratique de son abolition qui le désobjective, qu’elle demeure structurellement idéologique. Elle vit de la séparation de l’objet et du sujet. C’est parce que la dissolution de l’objectivité constitue un sujet en tant que tel, et qui se considère ainsi, que l’idéologie (invention, liberté, projet et projection) est inhérente à sa définition et son action20)Il faut cependant être très vigilant au statut accordé à cette distinction entre sujet et objet, aucun des deux ne tient son existence de lui-même ou même de leur réciprocité. En effet, la lutte du prolétariat et même la révolution ne sont pas l’irruption d’une subjectivité (plus ou moins libre, plus ou moins déterminée) mais un moment du rapport du mode de production capitaliste à lui-même à l’intérieur de lui-même, ceux qui voit là de l’objectivisme oublient seulement que le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste et que celui-ci est lutte des classes. La question du rapport entre la situation objective et la subjectivité se pose dans l’auto-contradiction du mode de production capitaliste. Le sujet et l’objet dont nous parlons ici sont des moments de cette auto-contradiction qui dans son unité passe par ces deux phases opposées (unité de moments promus à l’autonomie)..

La conjoncture révolutionnaire c’est la transgression interne des lois de reproduction du mode de production, parce que les lois qui mènent le développement du mode de production capitaliste n’ont de finalité que du point de vue d’un acteur intérieur à ces lois21)C’est en tant qu’il est pratique du prolétariat que le jeu abolit sa règle : « Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité révolutionnaire du prolétariat. » (Le moment actuel, Sic n° 1, pp. 135-136). Voir supra, note 5.. Les lois qui mènent le capitalisme à sa perte ne produisent pas un idéal dont on attend la venue avec fatalisme. Elles sont une organisation pratique des luttes selon les cibles et les enjeux de la cristallisation mouvante des dominantes, de leur relation et autonomie vis-à-vis de la détermination des rapports de production, c’est une conjoncture révolutionnaire : une finalité qui se produit et se reconnaît dans l’accidentel de telle ou telle pratique, dans la pratique idéologique du prolétariat comme sujet en tant que terme de la contradiction.

N’ayant aucune base objective développée précédemment, le communisme est une production prise dans la contradiction d’un rapport objectif dont le dépassement doit se produire alors comme la formalisation consciente et volontaire d’un projet car le procès de la révolution récuse toujours son état présent comme étant son aboutissement. Projet idéologique car il récuse son fondement objectif dans son état présent comme étant sa raison d’être, il place le futur, le devoir-être, comme compréhension du présent et comme pratique dans le moment actuel. Dans l’objectivité du processus révolutionnaire, le communisme est projet, c’est la forme idéologique du combat dans laquelle il est mené jusqu’au bout.

En conclusion

Quand, dans le texte : Sans toi aucun rouage ne tourne22)Ce texte est disponible sur le site web : Des nouvelles du front. des camarades grecs présentent ce qu’il s’est passé lors de la manifestation du 19 novembre 2011 à Athènes, cela permet d’approcher en situation ce que nous appelons une conjoncture.

Ils présentent une situation qui permet de parler de programmatisme, d’identité ouvrière, d’unité de la classe, d’asystémie de la revendication salariale, de mesures communistes, de cycle de luttes, tout cela de façon événementielle.

Cette présentation cerne le mouvement d’éclatement d’une situation en multiples contradictions, la conjonction en un « moment actuel » d’intérêts opposés et hétérogènes qui se produisent, se spécifient et se dépassent dans leurs affrontements, en un mot c’est l’essence même de ce que pourrait être une conjoncture qui est condensée dans ces trois pages et saisie comme telle. Sous l’effet de la crise et du « pas à franchir » de la lutte de classe, la contradiction entre le prolétariat et le capital telle qu’on l’appréhende comme immédiatement à l’œuvre n’est plus cette contradiction simple et homogène qui était théoriquement notre objet, elle est devenue l’ensemble de ses propres déterminations, de toutes ses formes d’apparition, y compris ses formes politiques, idéologiques, juridiques, qui ne sont pas de purs phénomènes, mais bien ce dans quoi, seulement, elle existe. Toutes les classes et surtout toutes les fonctions et dynamiques jusque là tenues comme absorbées dans une contradiction simple entre prolétariat et capital sont maintenant révélées à elles-mêmes et aux autres. Cette hétérogénéité des « acteurs » et des projets, ces conflits, ce sont les conditions mêmes d’existence de cette contradiction. Apparaît même que la définition économique de la crise et de la situation n’est déterminante que dans la mesure où elle se désigne elle-même comme affrontements politiques, comme hétérogénéité et conflits dans la lutte entre prolétariat et capital et à l’intérieur même du prolétariat. Cette détermination économique s’impose comme efficace dans le cours historique comme politique et comme idéologie.

A partir d’une situation particulière, d’un événement, ces quelques pages esquissent ce que peut être une conjoncture. Avec un peu d’humour, mais sans ironie aucune, on pourrait dire que c’est aussi beau que du Lénine dans les quelques mois précédant Octobre.

R.S.

References   [ + ]

1. Lénine, Lettre de loin 1, 7 mars 1917, Œuvres, t. 23, p. 325
2. Ibid., p. 330
3. Engels, lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890
4. « Le capital est une contradiction en procès : d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d’autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse » (Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, Ed. Anthropos, t. 2, p. 222).
5. Revendiquer l’égalité et l’absence de différence au nom d’un groupe et par l’action d’un groupe que l’on a défini comme particulier (Joan W. Scott La citoyenne paradoxale, Ed. Albin Michel ; titre original Only paradoxes to offer Harvard University Press, 1996).
6. Aristote distingue dans l’Etre, la « puissance » qui est son principe essentiel et « l’acte » qui est la manifestation présente de ce principe (entre les deux intervient la « forme »). La plupart des théories actuelles du mode de production capitaliste et de la lutte des classes sont aristotéliciennes, c’est-à-dire idéalistes. Le concept, qui est un « concret de pensée » est pour elles une part concrète du réel, de l’existant, qui se décompose en cette matière nucléaire conceptuelle (un oxymore) et la gangue, l’enveloppe des circonstances. Comme dans tous les idéalismes le processus de pensée et le concret sont assimilés et même confondus.
7. Partir de la reproduction (biologique) et de la place spécifique des femmes dans cette reproduction c’est présupposer comme donné ce qui est le résultat d’un processus social. Le point de départ est ce qui rend cette place spécifique comme construction et différenciation sociale : les modes de production jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’au capital inclus où la chose devient contradictoire, la source principale du surtravail est bien sûr le travail ce qui signifie l’augmentation de la population. L’augmentation de la population comme principale force productive n’est pas plus un rapport naturel que n’importe quel autre rapport de production. Mais, posséder un utérus ne signifie pas « faire des enfants », pour passer de l’un à l’autre il faut tout un dispositif social d’appropriation et de mise en situation (de mise en fonction) de « faire des enfants », dispositif par lequel les femmes existent. Posséder un utérus est une caractéristique anatomique et non déjà une distinction, mais « faire des enfants » est une distinction sociale qui fait de la caractéristique anatomique une distinction naturelle. Il est dans l’ordre de cette construction sociale, de ce dispositif de contrainte, de toujours renvoyer ce qui est socialement construit, les femmes, à la biologie. La nécessaire appropriation du surtravail, phénomène purement social (le surtravail ne tient pas à une supposée surproductivité du travail) crée les genres et la pertinence sociale de leur distinction sur un mode sexuel et naturalisé.
8. A travers la baisse du taux de profit, l’exploitation est un procès constamment en contradiction avec sa propre reproduction : le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est-à-dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant : la baisse du taux de profit est une contradiction entre les classes. Le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe: la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’il trouve face à lui représentée par le capital pour lequel il est constamment nécessaire et toujours de trop : c’est la baisse tendancielle du taux de profit, la contradiction entre surtravail et travail nécessaire (devenant contradiction du travail nécessaire).
L’exploitation est ce drôle de jeu où c’est toujours le même qui gagne (parce qu’elle est subsomption), en même temps et, pour la même raison, c’est un jeu en contradiction avec sa règle et une tension à l’abolition de cette règle. C’est l’objet comme totalité, le mode de production capitaliste, qui est en contradiction avec lui-même dans la contradiction de ses éléments parce que cette contradiction à l’autre est pour chaque élément une contradiction à soi même, dans la mesure où l’autre est son autre. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, c’est alors son aspect non symétrique qui nous donne le dépassement. Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité révolutionnaire du prolétariat.
9. Agir en tant que classe c’est actuellement d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part, c’est, pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause, nous appelons « écart » les situations et les pratiques qui expriment cette dualité.
10. Il faut comprendre que le capital comme contradiction en procès est le fondement de toute capacité du capital à être contre-révolution. En effet, par là, le mode de production capitaliste est une réponse adéquate, comme contradiction à la valeur dans sa propre perpétuation, à une pratique révolutionnaire
11. Tout dépend des modalités d’extraction du surtravail dans tel ou tel mode de production, cf. Marx, Manuscrits de 1861 – 1863, Ed. Sociales, pp.138 – 139. « Ce qui est clair, c’est que ni le premier (le moyen-âge) ne pouvait vivre du catholicisme, ni la seconde (Athènes et Rome) de la politique. Les conditions économique d’alors expliquent au contraire pourquoi là le catholicisme et ici la politique jouaient le rôle principal (souligné par nous) » (Marx, le Capital, Ed. Sociales, t. 1, p. 93)
12. Voir note 8
13. Que l’on pense à la Commune de Paris en 1871 ou à la prise des Tuileries le 10 août 1792.
14. La critique des rapports sociaux capitalistes comme économie prend au pied de la lettre leur autonomisation comme économie. Un rapport social, le capital, se présente comme objet, et cet objet comme présupposition de la reproduction du rapport social. La critique du concept d’économie, qui intègre dans le concept les propres conditions d’existence de l’économie, évite précisément de poser le dépassement de l’économie comme une opposition à l’économie, parce que la réalité de l’économie (sa raison d’être) est en dehors d’elle. L’économie est un attribut du rapport d’exploitation.
15. Cela peut être la famille comme être de la ville ou de la campagne.
16. « Tant que la contradiction n’est pas apparue, les conditions, dans lesquelles les individus entrent en relation entre eux sont des conditions inhérentes à leur individualité ; elles ne sont nullement extérieures et, seules, elles permettent à ces individus déterminés et existant dans des conditions déterminées de produire leur vie matérielle et tout ce qui en découle ; ce sont donc des conditions de leur manifestation actives de soi et elles sont produites par cette manifestation de soi. En conséquence, tant que la contradiction n’est pas encore intervenue, les conditions déterminées, dans lesquelles les individus produisent correspondent donc à leur limitation effective, à leur existence bornée, dont le caractère limité ne se révèle qu’avec l’apparition de la contradiction et existe, de ce fait, pour la génération postérieure. Alors, cette condition apparaît comme une entrave accidentelle, alors on attribue à l’époque antérieure la conscience qu’elle était une entrave.» (Marx, l’Idéologie allemande, Ed. Sociales, p. 98).
17. « La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou autochangement ne peut être saisie et rationnellement comprise que comme pratique révolutionnaire. » (Marx, Thèses sur Feuerbach)
18. Nous verrons plus loin la place de la subjectivité et de l’action du sujet.
19. « Le défaut principal, jusqu’ici, de tous les matérialismes (y compris celui de Feuerbach) est que l’objet, la réalité effective, la sensibilité, n’est saisi que sous la forme de l’objet ou de l’intuition ; mais non pas comme activité sensiblement humaine, comme pratique, non pas de façon subjective ».
20. Il faut cependant être très vigilant au statut accordé à cette distinction entre sujet et objet, aucun des deux ne tient son existence de lui-même ou même de leur réciprocité. En effet, la lutte du prolétariat et même la révolution ne sont pas l’irruption d’une subjectivité (plus ou moins libre, plus ou moins déterminée) mais un moment du rapport du mode de production capitaliste à lui-même à l’intérieur de lui-même, ceux qui voit là de l’objectivisme oublient seulement que le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste et que celui-ci est lutte des classes. La question du rapport entre la situation objective et la subjectivité se pose dans l’auto-contradiction du mode de production capitaliste. Le sujet et l’objet dont nous parlons ici sont des moments de cette auto-contradiction qui dans son unité passe par ces deux phases opposées (unité de moments promus à l’autonomie).
21. C’est en tant qu’il est pratique du prolétariat que le jeu abolit sa règle : « Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité révolutionnaire du prolétariat. » (Le moment actuel, Sic n° 1, pp. 135-136). Voir supra, note 5.
22. Ce texte est disponible sur le site web : Des nouvelles du front.